Nom : Jean-Paul Goude.
Profession : saltimbanque (de « saltare in banco », sauter sur une estrade), amuseur public dans la plus pure tradition des fêtes foraines, de la commedia dell’arte, virtuose de la subversion et obsédé par la perfection de la forme / touche-à-tout génial.
Signe caractéristique : conscient des utopies qui traversèrent la fin du 20ème siècle / marchand de rêves, manipulateur d’images.
Qualifié de « faiseur d’images », comme on disait autrefois « tailleur d’images », « ymagier » ou sculpteur, Jean-Paul Goude s’expose au Musée des Arts décoratifs de Paris. [1]
« Faiseur d’images », parce qu’il est très difficile de cerner précisément les multiples facettes de son œuvre : illustrateur, photographe, créateur d’affiches et de spots publicitaires, organisateur de spectacles éphémères, directeur artistique.
Un fil rouge ? Ce curieux mélange de cirque et de comédie musicale à l’américaine, d’insolence et de recherche exigeante de la beauté des formes. Beaucoup de talent, mais la secrète fragilité d’un artiste qui met brillamment en scène les autres tout en ayant du mal à réaliser « son grand œuvre ».
Que restera-t-il des centaines d’images créées au fil de cinquante ans de carrière ? Quelques unes peut-être. Mais si seulement l’une d’elles parvient à cristalliser, à incarner son époque, alors ce sera la preuve que le monde du Métro parisien qu’il a réenchanté, celui de la publicité et du théâtre underground qu’il a profondément marqués de sa griffe personnelle, avaient leur place aux Arts décoratifs. Là d’où il vient, d’ailleurs.
A travers cette exposition, le Musée des Arts décoratifs propose des images habituellement vues dans la rue ou à la télévision. Ces images sont considérées en France comme relevant (au mieux) des arts mineurs. Elles posent la redoutable question de la place des images commerciales dans le monde des Beaux-arts.
Un clip vidéo de qualité n’éveille pas le même sentiment de beauté qu’une peinture ou une sculpture.
Quoi qu’on en dise, une « pub » est destinée à vendre un produit à un public ciblé. On ne peut même pas la qualifier d’art « utile » au même titre qu’un meuble ou un vêtement. Une image publicitaire est un conditionnement à l’achat. Elle joue un rôle primordial dans la marchandisation d’une société de surconsommation.
Vouloir élever un spot publicitaire contemporain au statut d’objet culturel est donc extrêmement ambitieux, même si ce spot fait partie de notre environnement et coïncide avec nos attentes, notre mode de vie et de pensée, au point parfois de créer des besoins.
Une image dont on dit qu’elle incarne toute une époque n’a-t-elle pas contribué à fabriquer les désirs inconscients de ceux qui s’y reconnaissent ? A moins que cette image ne soit elle-même la cristallisation de notre modernité. Le paradoxe de l’œuf et de la poule : aucune réponse ne paraît satisfaisante.
C’est là tout l’enjeu et l’intérêt de cette exposition.
Jean-Paul Goude est né en 1940.
Une première salle, consacrée à son enfance, donne quelques clefs du monde si singulier qu’il ne cesse de créer.
Né d’une mère américaine, danseuse sur les scènes de Broadway, et d’un père français, il grandit à Saint-Mandé près du zoo de Vincennes. Peu importe les rochers fictifs et la savane de pacotille : il y a là des lions, des tigres en cage, toute une jungle où on peut imaginer des safaris palpitants et de fascinants jeux de cow-boys et d’Indiens.
Les dessins d’enfant exposés montrent qu’il prend toujours le parti des Indiens. Le cheminement n’est pas si long de la lecture du Livre de la Jungle, des aventures de Tintin, à l’intérêt pour les minorités ethniques qui toujours le portera. Minorités ethniques et lobbies de toute sorte : Blacks, Hispaniques et Latino-Américains, gays, beurs.
La Muse d’aujourd’hui est Karen, une « tanagra aux yeux bridés », originaire de Corée du Sud.
Autre composante exotique de son univers : l’ancien musée des Colonies à la porte Dorée, avec son aquarium tropical et sa façade décorée de femmes africaines aux courbes amplifiées qu’il n’oubliera pas.
Souvenez-vous aussi de l’ouverture du film culte West Side Story, du claquement des doigts des deux gangs rivaux suivi de l’explosion de danse des Sharks, ces immigrés d’origine portoricaine en lutte contre les Jets, américains d’origine polonaise.
La danse, le rythme, l’Amérique fantasmée à travers une mère artiste, Broadway… un jour, le nom de Jean-Paul Goude s’ajouterait à la liste des stars.
La danse surtout l’obsède, l’intérêt pour le travail du corps, la discipline requise pour qu’un corps puisse s’exprimer sur scène, l’étirement des muscles.
L’artiste cherchera toujours à étirer, allonger, sculpter les corps.
Le danseur n’y parvient pas ? Qu’à cela ne tienne, Goude découpe des ektachromes scotchés sur papier blanc, comme un chirurgien manie le scalpel, peint les raccords, manipule les images à défaut d’obtenir dans la réalité certains états de corps extrêmes qui violenteraient le corps, le transformeraient en noyau explosif, en bombe à retardement.
Bien avant que les logiciels informatiques pour la retouche de photos et d’images numériques n’existent, sa technique est du bricolage à l’état pur.
Goude et le rêve d’une énergie dansée presque impossible à rendre sur scène. D’où la mise en place, par collage et découpage, des éléments photographiques qui serviront de base à ses images.
Les années 70 et la French correction
A trente ans, Jean-Paul Goude est appelé aux Etats-Unis pour prendre la direction artistique du très branché magazine « Esquire » - magazine chic et insolent pour hommes fait d’articles de fond et de photos de charme, comme disent les Français. Tous, termes intraduisibles en anglais, à moins qu’on ait recours à la formule lapidaire : Sex sells.
Esquire : un détonnant mélange de politique, d’économie, de culture et de sexe (dans l’ordre ou le désordre, selon chacun) - le magazine d’une Amérique qui n’est pas si à l’aise avec la représentation du corps humain qu’elle voudrait le faire paraître. Une Amérique ô combien puritaine dans ce processus d’exhibition apparemment décontractée, puis de refoulement, de censure de la nudité des corps.
Et Jean-Paul Goude d’inventer la méthode de la « French Correction » (on appréciera le clin d’œil) et d’expliquer le plus sérieusement du monde à la télévision, en pantalon jaune et démonstration à l’appui, comment améliorer le look féminin et masculin à l’aide de tout un arsenal d’artifices. Cela va des talons de 30 cm qui propulsent une femme vers les étoiles au faux nombril pour homme lui permettant de donner l’illusion de porter un pantalon taille basse, sans oublier ce que Goude appelle « l’équipement de base », un slip au graphisme op’art car seules les lignes sinusoïdales permettent « de suggérer le volume » (dixit l’insolent Frenchie).
La French correction, c’est un « remodelage de soi-même au moyen de toutes sortes d’artifices ».
L’extrait télévisé est désopilant et vaut le détour.
Un canular ? Peut-être pas. Il suffit de regarder garçons et filles d’aujourd’hui et leur bizarre manière de surveiller sans cesse leurs fonds de culotte, car selon la loi très connue de la chute des corps, la trajectoire probable d’un pantalon attaché trop bas (pour paraître plus grand) sera descendante.
On raconte qu’Andy Warhol toujours à l’affût d’un lien entre art et business fut fort intéressé par la méthode du jeune Parisien et l’en félicita.
On remarquera que la French Correction (dont malheureusement le brevet n’a pas été déposé) était aux antipodes du retour au naturel prôné à la même époque par la génération Beat et les Hippies américains.
Un touchant exemple de solidarité franco-américaine.
De l’humour subversif, Jean-Paul Goude n’en manqua jamais. A preuve, cette image impertinente, parue dans Esquire, où Mao barbote dans le fleuve Yang Tsé Kiang en compagnie d’un Donald Duck en plastique.
Grace Jones
La période newyorkaise fut particulièrement féconde.
Après Sylvia, Radiah, Toukie, ce fut l’ère d’une nouvelle muse et compagne, Grace Jones, la Jamaïcaine. Un être mutant, androgyne, d’une beauté sans sexe, homme, femme, noire, blanche, métamorphosée, sublimée par le travail de Pygmalion qu’opéra sur elle Jean-Paul Goude. Une dualité permanente.
Il la met en scène à travers photos et films. Il réalise des clips musicaux, des publicités. Il s’agit de donner naissance à une nouvelle image, presque à une nouvelle forme. Nous sommes à l’ère des proto-cyborgs du monde cinématographique. Ces « êtres-machines » relèvent en fait du mythe très ancien de la créature double, comme l’homme-ours des vieilles légendes. D’ailleurs, Grace Jones sort de la peau d’un ours dans un clip vidéo.
Visage anguleux, lèvres rouges immenses, corps androgyne aux larges épaules, tenues insensées, Grace Jones fut une des images clés des années 80 aux Etats-Unis. Il est clair que cette image est fondamentalement ambiguë, d’où sa force toujours intacte.
A quelles sources visuelles Jean-Paul Goude est-il allé puiser ?
Pourquoi a-t-on pu dire que certaines images du cycle Grace Jones « incarnaient » les années 80 ?
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Plusieurs facteurs techniques contribuent à la puissance de la photographie : l’élégance suprême du noir et blanc en écho aux smokings pour femmes créés par Saint-Laurent, l’intelligence du cadrage, la désinvolture de la pose, une androgynie certaine.
Dans la salle du musée consacrée à Grace Jones, des gros plans sur le visage de la chanteuse jamaïcaine trahissent parfois une sorte de tendresse, de vulnérabilité en contraste saisissant avec l’assurance glacée des images. Un singulier mélange de dureté et de fragilité. Une étrange femme de papier sortie du laboratoire de Goude. Les yeux grands ouverts, la nouvelle Grace regarde fixement devant elle.
Impossible pour cette artiste noire de se produire sur les écrans de télévisions américaines en ce début des années Reagan. Il y eut donc le monde sous terre et tous ses excès, le monde des « profondeurs » en contradiction avec le monde supérieur, le monde « d’en haut » et ses divertissements acceptables.
Jean-Paul Goude recréera totalement son modèle : « Plus ses épaules sont larges, plus sa tête paraît fragile, plus sa silhouette est élégante. »
Grace était devenue à la fois « grotesque » et l’incarnation de « la plus classique des beautés africaines », à la fois monstrueuse et très belle.
En 1985, un clip vidéo pour la CX Citroën donnerait aujourd’hui des sueurs froides au ministre des Transports : visage surdimensionné de Grace Jones sortant du sable des déserts, cou s’allongeant de façon disproportionnée comme les femmes girafes africaines et bouche transformée en garage qui crache une voiture dont l’image de tranquillité ne fut pas affectée pour autant !
En 1977, l’androïde de protocole Z-6P0 du film de science-fiction Star Wars fut identifié comme un hommage de son réalisateur George Lucas au robot du célébrissime Metropolis de Fritz Lang.
Qui pourrait oublier, dans ce film visionnaire et prophétique allemand, les formes sculpturales de l’androïde féminin et le fantasme d’une sorte de femme piège particulièrement actif ?
La créature envoûte son créateur et impressionne durablement le spectateur. L’automate, la femme-machine de Metropolis fut le premier robot du cinéma, un être mécanique à l’étrange sensualité.
D’une certaine manière, en ces années 80, Jean-Paul Goude a peut-être réussi à traduire, à travers toutes les images consacrées à Grace Jones (et l’intensité de création qu’elles impliquent), un intérêt persistant pour une humanité à la limite de l’humain - dans le cas de Grace, une femme réelle, vivante, à la frontière de l’être-machine, au moment précisément où était réactivé le mythe du robot dans le cinéma contemporain.
Un intérêt que beaucoup de gens auraient ressenti pour ce qui vient d’ailleurs. A moins qu’il ne s’agisse d’une fascination vis-à-vis de l’autonomie grandissante de la technologie et de l’informatique.
Dans ce cas, Grace serait la réponse vivante aux non-humains d’un film qui s’inscrivait dans la lignée de Métropolis : le Blade Runner de Ridley Scott sorti en 1982.
Peut-être peut-on observer que ces non-humains venus d’une autre galaxie sont à la recherche d’une seule chose : sentir, imaginer, aimer, s’émouvoir comme les humains. Grace Jones, elle, était prodigieusement vivante.
Une seconde source visuelle est aisément décelable : l’exotisme.
L’assimilation à la femme panthère puise dans le répertoire iconographique familier de l’artiste, cette Afrique du zoo de Vincennes et des safaris magiques de l’enfance.
Dans une mise en scène devenue un morceau d’anthologie des spectacles underground où se produisit Grace Jones, Goude allait mettre Grace en cage. « Je décidai d’utiliser d’énormes machines à vent de cinéma et de les braquer sur le public en même temps qu’un mur de projecteurs aveuglants. Clignant des yeux dans cette tempête de lumière, le public tentait de ne pas manquer l’entrée de Grace, dont la longue cape noire claquant au vent accentuait la silhouette menaçante. Aux premiers accords de sa chanson, elle apparaissait enfin en pleine lumière, vêtue d’un peignoir de boxeur en satin blanc. »
Tout en chantant, Grace fait mine de boxer, sans quitter des yeux le tigre du Bengale qui va bientôt s’échapper de sa cage. Jean-Paul Goude, à plusieurs reprises, devait assimiler la boxe à une danse tribale.
Puis, l’électricité disjoncte. On entend force rugissements et hurlements dans la salle noire. Quand le courant revient, c’est Grace, féline et nue, qui est derrière les barreaux, de la viande crue près d’elle. Inscription laconique au-dessus de la cage : « Do not feed the animal ». [2]
Image choquante, hors contexte, et qui vaudra à Jean-Paul Goude un tollé de la part des féministes. Toutefois, dans le contexte des années 70-80 et dans les milieux underground, poser nu était un exercice presque courant.
Et puis, Joséphine Baker, vêtue d’un simple pagne de bananes, dansant avec une furie suggestive sur un rythme de charleston, n’avait-elle pas en son temps électrisé le Théâtre des Champs-Elysées ?

Enfin, l’image de Grace dans une cage n’est pas sans rappeler la sortie du caisson transparent d’une jeune femme, créée de toutes pièces elle aussi et dotée d’étonnantes facultés, dans le film français de science-fiction, Le Cinquième Elément, réalisé par Luc Besson en 1997.
Certes, ce double aspect de femme-machine et de femme-animal caractérise des images au style singulier, déconcertant, voire choquant.
Elles incarnent, cependant, une certaine évolution sociale de notre modernité et sont révélatrices (au sens photographique du terme) de plusieurs interrogations : l’humanité face à l’autonomie grandissante de la technique et de l’ordinateur ; la question du multiculturalisme et de la mixité sociale ; la place de la femme dans notre société.
Les années 80 et 90
Les années 80 voient Jean-Paul Goude, de retour à Paris, signer des campagnes d’affiches et de clips vidéo qui renouvelèrent complètement le monde de la publicité.
C’était l’époque de « ça c’est ben vrai ça ! » de la Mère Denis devenue en France une grande star de la publicité pour une marque de machine à laver.
Beaucoup de publicités répondaient à une certaine nostalgie.
La tendance naturelle de l’être humain à se tourner vers le passé parce que c’est là qu’on retrouve des racines identitaires était fort habilement récupérée par les professionnels de la pub.
Qu’allait faire Jean-Paul Goude ?
Sur un mode ludique, en 1984, trois lutins en costume rayé, voleurs de couleurs et hauts en couleurs, font irruption sur les écrans de télévision française pour un clip vidéo Kodak. Premier épisode de la saga dite des Kodakettes qui viennent dynamiter les scénarios lénifiants des concurrents. Et de renouer avec les mésaventures de la famille Fenouillard (chez les Sioux, les Papoux, dans le détroit de Behring, etc.) et une veine facétieuse. Le concept était simple : nos trois lurons, échappés d’une diapositive, utilisaient le film qui « volait les couleurs » et échappaient de justesse à leurs poursuivants :
Même style endiablé pour la pub des jeans Lee Cooper : des acrobates, virevoltant et gigotant, ainsi qu’une phrase musicale dont la formule rythmique capte l’attention et imprègne facilement la mémoire, donc l’identification du produit.
Cette fois-ci, nos héros sont des acrobates de cirque ; les noirs deviennent blancs et vice versa, mais on commençait à avoir l’habitude avec Goude (d’ailleurs, Mr Fenouillard, sous le nom d’Agénor 1er n’avait-il pas eu la prudence élémentaire d’adopter la couleur de peau adéquate pour sauver la sienne ?).
De plus, le choix d’un registre burlesque permettait d’éviter de vanter les mérites du denim tout en amusant le badaud - tout le monde en fut ravi.
Même décalage original par rapport aux publicités traditionnelles dans les clips pour parfums.
En 1991, revisitant Titi et Grosminet, série télévisée d’animation dans laquelle un chat ne cesse d’essayer d’attraper un petit canari jaune vivant dans une cage dorée, Jean-Paul Goude réussit à provoquer chez l’acheteur potentiel l’identification de Vanessa Paradis avec un oiseau exotique. Au début du spot, la belle dans sa cage est aux aguets. Puis, elle commence à siffloter comme un piaf, lisse ses plumes sous le regard du chat pendant qu’un orage éclate, place Vendôme, et que l’ombre de Mademoiselle Chanel pose la main sur le flacon de parfum.
Des plumes… dans la pure tradition du music-hall français, de Mistinguett.
Pub qui garde l’actrice telle qu’elle est, sans la transformer. Chaque plan est un chef-d’œuvre de minutie, les trucages pour miniaturiser l’oiseau de paradis et grossir l’œil du chat sont tels que cette délicieuse fiction devient crédible. La magie fonctionne.
Baroque fastueux à la Fellini pour une autre campagne publicitaire destinée à vendre le parfum Egoïste de Chanel. A nouveau, l’impact du film découle du décalage entre le comportement théâtral, excessif, des passionarias qui hurlent leur révolte contre l’égoïsme masculin et le comique des volets du palace qui claquent en parfaite synchronicité avec la musique.
Plans, musique, couleurs : tout est parfaitement étudié.
Le spot débute comme un ancien film dramatique en noir et blanc, sur une musique (en off) que l’on identifie comme une musique classique. Les changements rapides de plans ne sont pas synchronisés avec la musique, d’où l’impression d’un chaos d’images (on comprend que les femmes sont isolées, désemparées). Puis, passage du noir et blanc à la couleur à l’apparition du flacon de parfum, vu en gros plan. Enfin, apparition des passionarias à chacune des fenêtres du palace. Chaque changement de plan est alors scandé auditivement par la musique, et visuellement par les volets qui claquent (les femmes sont unies dans leur révolte).
Du grand art !
Lion d’or au festival du Film publicitaire à Cannes.
Enfin, qui pourrait oublier la rencontre en pleine savane entre un lion et une jeune femme, tous deux rampant et rugissant, qui se disputent une bouteille de Perrier en haut d’une colline ? Devinez qui a gagné…
L’objectif d’une publicité est de faire consommer un produit à des acheteurs ciblés dont le comportement (shopping pattern) fait toujours l’objet d’une étude préalable. L’action est tournée vers le regardeur.
Quelques questions se posent.
Que se passe-t-il quand le style d’un publicitaire devient plus identifiable que le produit ?
La publicité est-elle une discipline artistique autonome au même titre que les autres ?
Existe-t-il un Art avec une majuscule parce qu’il serait désintéressé et des techniques qui s’apparenteraient à une manipulation d’images au motif qu’elle visent à faire dire au regardeur : « Je suis celui qui a ce que l’autre n’a pas » ou « Comment être comme tout le monde tout en étant différent » ?
Tout l’art de la pub consiste à vendre du rêve supposé réalisable, voire consommable - ce qui est source de frustration pour l’acheteur, une fois son rêve matérialisé, puisque surgira un autre rêve, etc.
Laissons Jean-Paul Goude répondre :
« A mes yeux, la notion d’art dépend de la qualité, de la rareté, de l’originalité de son expression. Pour moi, la publicité n’est qu’une discipline artistique comme une autre. » [3]
Il aura fait de certains clips vidéo des moments de jubilation visuelle inoubliables.
Point d’orgue des années 80, le défilé du Bicentenaire de la Révolution française et son euphorie populaire. A la demande du Ministère de la Culture, ce devait être une parade à la gloire des Droits de l’Homme. Goude transforma l’événement en célébration d’un monde multiethnique.
Que reste-t-il de cette « performance » ? L’énorme locomotive qui lança le défilé occupe toute la nef du musée, entourée d’écrans diffusant des images de la parade. Quelques dessins aussi. Peu de choses, en vérité, comme pour tout décor provisoire ou spectacle de rue voué à la disparition. Persiste, néanmoins, un souvenir durable dans la mémoire de ceux qui ont assisté au spectacle.
« J’avais envie de faire défiler ceux qui ne défilent jamais, de jouer avec les codes et les clichés tout en les subvertissant. Le thème central était les droits de l’homme, la multiplicité des ethnies, la mixité sociale : nous étions au plus fort de l’utopie multiraciale, dont je ne suis pas sûr qu’elle ait vraiment abouti aujourd’hui. C’était un défilé idéaliste à la gloire de la famille humaine, qui devait se dérouler devant de nombreux chefs d’Etat et célébrer l’idée de la révolution en la sublimant. » (Jean-Paul Goude)
Rythmes occidentaux et percussions africaines s’entendirent au loin. Seul le tambour de la Chine s’avança dans un silence impressionnant. [4]
D’immenses valseuses, culminant à trois mètres du sol et vêtues d’invraisemblables robes noires de quinze mètres de large, se répandirent sur l’avenue. Les nations ou plutôt les « tribus planétaires » célébrèrent une harmonie universelle en laquelle on fit semblant de croire.
« Commander, c’est d’abord parler aux yeux », décrétait Napoléon. Rite politique majeur relevant du marketing politique, toute parade a pour objectif de mettre en images les idées et valeurs de ceux qui détiennent le pouvoir.
La Révolution devint un événement épuré de tout rapport de force, sans violence ni sang, presque fraternelle.
On vit une locomotive débouler sur les Champs-Elysées.
La locomotive qui crachait une fumée noire faisait référence à La Bête humaine de Zola et à son adaptation mythique par Jean Renoir en 1938, avec Jean Gabin. Le monde du rail dans les rues de Paris, la révolution industrielle au son du tam-tam africain.
On vit une République qui se voulait de toutes les couleurs.
On voulut croire à la liberté sociale en marche.
Le voile qui obscurcissait le jugement du spectateur-citoyen tout ébaubi tomba : il était au pays de la Fraternité.
C’était l’harmonie du monde que l’on tentait de recréer dans la cité, une cité rêvée, un espace urbain qui faisait « bonne figure ». Comme au temps jadis, lors des Entrées royales des monarques en leurs bonnes villes, on avait créé des décors éphémères à jamais disparus.
On affirme même avoir vu que Paris avait l’apparence de la Cité idéale. L’URSS défila sous de la neige (des confettis) et la Grande-Bretagne sous la pluie. On entendit l’hymne national chanté par Jessye Norman enveloppée d’un drapeau aux couleurs de la nation.
Toutefois, on ne peut s’empêcher de penser à l’ambivalence du titre du roman noir de Zola : qui des deux, de l’homme ou de la locomotive, est la bête humaine ? Lantier, le mécanicien à la double personnalité, ou la Lison, la locomotive qui le rappelle à la raison ?
Un regret : pourquoi avoir exposé cette locomotive de bois sur un faux tapis persan en plein centre de la nef ?
Du coup, les espaces dévolus à l’exposition proprement dite sont relégués dans les petites salles situées dans les deux ailes adjacentes du musée, ce qui est gênant pour le visiteur.
Une interrogation : pourquoi Jean-Paul Goude n’a-t-il pas fixé lui-même dans un film long métrage ce défilé pharaonique ?
Dans les années 2000, Goude mit son talent d’affichiste au service des Galeries Lafayette avec en particulier les campagnes publicitaires où il met en scène Laetitia Casta ainsi que d’autres modèles.
La scénographie de l’exposition est ici particulièrement réussie.
Une quinzaine d’écrans géants entourent le visiteur : les images montrent des gens sur les quais d’un métro et ô surprise ! un métro déboule et fait le tour de la pièce. Tous les figurants sur le quai se penchent (un Goude facétieux est même présent parmi eux), puis retournent à leurs occupations.
Le style Goude, mélange d’humour et de charme, se retrouve dans chacune de ces publicités.
La cible (il en faut une) : les femmes actives. Isoler un public cible, ou mieux créer ce public en vous faisant croire que vous en faites partie est le b.a.-ba du métier. Le concept : une Parisienne peut être chic sans devoir nécessairement acheter des vêtements de créateurs. Il faut lui donner l’envie de revenir souvent en lui promettant de vivre une expérience à chaque fois renouvelée et amusante. Les détracteurs de la publicité ne seront pas à court d’arguments pour critiquer cette salle et surtout la présence de ces images dans un musée.
Si vous preniez le métro en 2008, impossible ne pas remarquer cette affiche mettant en scène la sculpturale Mia Frye en tutu, les cheveux noués autour d’un pied.
Cirque et danse - les ingrédients traditionnels de Goude - se conjuguent pour la représenter suspendue à une corde rouge, la tête basculée vers l’arrière, retenue par sa chevelure tressée autour d’une cheville. A la graphie sinueuse de la corde rouge et à l’arabesque du corps arqué répondent les lignes droites de la chevelure rousse et d’un long tutu blanc.
Image savamment construite sur fond noir ; image parfaitement centrée. Impression de mouvement sur une image fixe.
Bien sûr, la photographie que nous proposons relève de la manipulation puisqu’elle ne montre ni le slogan « Danse avec la mode » ni le logo de la marque. Prudemment, nous pourrions peut-être observer qu’une telle image ne saurait exister aujourd’hui dans un autre monde précisément que celui de la publicité et de la mode.
Cette image est de l’ordre de l’éphémère comme toute publicité. Mais elle est aussi détentrice d’un éternel présent en raison de sa qualité intrinsèque.
Après Grace Jones, il y eut d’autres muses : Farida, l’Algérienne, Estella, Karen. Il faudrait évoquer plus longuement Farida et la question des banlieues et du « style beur ». Là encore, Jean-Paul Goude cristallisait (d’aucuns diront « utilisait ») les interrogations et inquiétudes de toute une société.
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Un sociologue a forgé le terme de « Goudemalion » qui sert de titre savant à l’exposition. Voici l’explication nécessaire aux personnes peu fortes en mythologie, comme moi :
« Le Pygmalion légendaire était un roi de Chypre qui sculpta une statue à laquelle Aphrodite donna vie, puis épousa cette créature. Goudemalion, lui, sculpte une statue à partir de la femme qu’il épouse. Mais il en fait plus qu’une statue de chair douée d’âme, il en fait un être mythique où se transfigure la substance vivante en créature de rêve et de légende. Ainsi Goude transforme et transfigure ses fantasmes, qui tournent autour du même trou noir de la Beauté féminine : il les transfigure en mythe ».
Un quotidien désigna les clips vidéo de l’artiste du nom de « brefs métrages ». (Nous n’avons pas pu découvrir la différence entre court-métrage et « bref métrage ».)
Mais l’invention de mots nouveaux est certainement bon signe pour le joyeux Pygmalion.
Salut l’artiste, et merci.
Appendice et Pièces justificatives
1.
La Famille Fenouillard est une des premières bandes dessinées françaises, parue à la fin du 19ème siècle. Critique caustique des mœurs de province, elle met en scène les Fenouillard, bonnetiers à Saint-Rémy-sur-Deule (sis dans le département imaginaire de Somme-Inférieure). Ils firent un tour du monde bien involontaire en compagnie de leurs deux filles, Artémise et Cunégonde.
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« Alors un délégué s’avance et, avec toutes les marques du plus profond respect, tente de faire comprendre au nouveau roi qu’il doit, de toute nécessité, se laisser accommoder à la mode du jour. Agénor Ier, qui n’a pas compris ; demande quelques instants de méditation. » |
2.
| Titi et Grosminet (Tweety & Sylvester) est une série télévisée d’animation américaine diffusée entre 1942 et 1964. En France, la série a été diffusée en 1972 sur l’ORTF. |
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3.
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