Cercle Nation et République (C.N.R)
Accueil du site > Thèmes et Débats > Culture > L’Art de l’automobile. Chefs-d’œuvre de la collection Ralph Lauren par M-C (...)

Musée des Arts décoratifs de Paris

L’Art de l’automobile. Chefs-d’œuvre de la collection Ralph Lauren par M-C Lasnier

28 avril 2011 - 28 août 2011

lundi 1er août 2011, par Marie-Christine Lasnier

Introduction

Marie-Christine Lasnier, présidente de l’Association Francophone d’Accès à la Culture (A.F.A.C.).

Graphisme : Christophe Scherler.

Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.

Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite…

F. T. Marinetti, Manifeste du Futurisme, paru dans Le Figaro, 1909

Je vis mes voitures comme de l’art en mouvement.

Ralph Lauren, 2011

Dimension révolutionnaire du Futurisme italien, en ce début de 20ème siècle, qui fait de la vitesse et du mouvement mécanique un idéal esthétique et moral. Objectif avoué : démolir les représentations de l’ancien monde jusqu’alors tenues pour stables et immuables.

Question soulevée par l’exposition de dix-sept bolides en 2011 : peut-on regarder l’univers automobile sous l’angle de l’art ?

Il faut bien avouer qu’elles sont mythiques.

« Elles », ce sont les Bugatti, Jaguar, Ferrari, Porsche… les plus grands noms de l’automobile au musée des Arts décoratifs de Paris. Les bolides de rêve collectionnés par le styliste américain Ralph Lauren, à l’arrêt, silencieux, chefs-d’œuvre d’innovations technologiques et d’audace : beauté de la ligne et des couleurs, de l’esthétique industrielle et des matériaux, mais aussi perfection mécanique résultant de la recherche de vitesse et de performance. Dix-sept voitures de sport retracent l’âge d’or de l’automobile et l’évolution de son design sous l’angle de la compétition. De 1930 aux années 1960, elles appartiennent à une époque chevaleresque où les pilotes se rendaient encore sur les circuits de course par la route.

Sur le plan technique, historique et stylistique, elles sont les témoins d’une évolution des formes et d’un progrès technologique dont on imagine mal le point d’aboutissement - à moins de se tourner vers la science-fiction.

Qui a oublié les voitures volantes du Cinquième Elément de Luc Besson, les vaisseaux patrouilleurs de Star Wars ou les engins glissant sur autoroute automatisée de Minority Report ?

Parce qu’elles ont fait l’objet d’une production limitée, les voitures de l’exposition « L’Art de l’automobile » sont devenues des objets de collection.

Mais leur magie réside peut-être dans le fait qu’on peut encore les utiliser, les conduire.

Elles sont en état de marche.

S’agit-il d’œuvres d’art ? S’agit-il de pure technique ?

Probablement ni l’un, ni l’autre, ou un mélange des deux.

L’enjeu du musée des Arts décoratifs a toujours été de montrer des objets à la fois beaux et utiles. Le beau dans l’utile - telle pourrait être la devise de ce musée. C’est à ce titre que l’exposition des monstres sacrés de Ralph Lauren trouve sa place dans cette institution.

En 1970, Les Arts Décoratifs présentaient déjà une sélection de voitures de compétition « Bolides Design » avec l’idée de montrer que «  l’art et la technique, chacun à leur niveau, sont l’expression de l’homme et de ses rapports avec la création » (François Mathey).

Au-delà de leur perfection mécanique, ces voitures parviennent à susciter une émotion d’ordre esthétique.

Superbe catalogue intitulé « Chefs-d’œuvre de la collection Ralph Lauren ».

Sobriété de la mise en scène signée par Jean-Michel Willmotte.

Le commissaire Rodolphe Rapetti, conservateur général du patrimoine, vous invite à boucler vos ceintures.

***

Bugatti 57 S© Atlantic, 1938

Bugatti 57 S(C) Atlantic, 1938 {JPEG}

Cette Bugatti est l’une des voitures anciennes les plus rares et les plus recherchées au monde : seulement quatre exemplaires ont été produits. Parce que l’alliage d’aluminium qui compose l’enveloppe de la voiture se prêtait mal à la soudure, Jean Bugatti eut l’idée de réaliser l’arrière de la voiture en deux parties, puis de les « coudre » par une rangée de rivets en acier apparents, d’où cette incroyable fermeture éclair qui court tout au long de la carrosserie. Le dessinateur français osait donc exhiber comme éléments d’esthétique des rivets qui valorisent le matériau, même si leur présence est dictée par les caractéristiques du métal utilisé. Cette audace de style transforme un inconvénient technique en avantage stylistique et ouvre l’âge d’or du design automobile.

Le côté artisanal du travail du métal renforce les liens entre la mécanique et le monde de la couture puisque le travail à la main est essentiel. Ce fut une époque où chaque voiture était « cousue main » pour un acquéreur qui devenait ainsi un collectionneur.

D’autre part, le tirage en série limitée valorisait l’objet, lui octroyait une sorte d’identité artistique bien loin de la production industrielle en série d’aujourd’hui et lui donnait un passeport pour rentrer dans un musée.

La chaleur du tableau de bord en loupe d'orme contraste avec les cadrans noirs.

La conduite est à droite car c’est une voiture de course : les circuits étaient conçus dans le sens des aiguilles d’une montre.

La chaleur du tableau de bord en loupe d’orme contraste avec les cadrans noirs. On a parlé de « l’esprit Bugatti », c’est-à-dire d’une certaine idée du luxe : la réalisation par les mains des compagnons de l’usine de Molsheim, berceau alsacien de la marque, d’une voiture jusque dans les moindres détails. Le « patron », comme tout le monde appellera à l’usine Ettore Bugatti, le père de Jean, n’avait-il pas pour devise :

« Ce qui a déjà été inventé appartient au passé, seules les innovations sont dignes d’intérêt » ? [1]

Et cette autre devise : « Rien n’est trop beau, rien n’est trop cher » [2]

L’exception automobile à la française.

Le dessin de la carrosserie, les finitions luxueuses de l’intérieur ne sauraient masquer le fait qu’une voiture, quoi qu’on en pense, est faite pour rouler. Sa finalité est de relier un point à un autre, en l’occurrence le plus rapidement possible. D’où la question : la Bugatti Atlantic est-elle belle indépendamment de sa fonction ou en raison d’une alchimie particulière entre les nécessités techniques, notamment le moteur, et la recherche d’un aérodynamisme qui lui permette d’avancer plus vite, d’intégrer tous les éléments constitutifs d’une voiture dans une ligne fluide ? Sommes-nous dans la décoration, une beauté un peu gratuite, ou bien l’objet performant devient-il beau lorsqu’il parvient à un point d’excellence ?

Dans un espace à part, l’exposition présente un moteur Bugatti aux formes géométriques pures que l’on devait retrouver chez nombre d’artistes de cette époque, œuvrant au sein du courant de l’abstraction.

Ce moteur est mis en scène comme une sculpture, devant la représentation graphique de la voiture sans l’enveloppe extérieure de la carrosserie.

(Moteur de Bugatti Type 57S, 1936, Musée de l'Automobile à Mulhouse) (Pevsner, L'Envol de l'oiseau, 1955, laiton, ciment, plâtre, Centre Pompidou)

On s’aperçoit que l’esthétique du moteur correspond précisément au capot interminable de la Bugatti, le cockpit ayant été rejeté vers l’arrière et achevé par une poupe fuyante en forme de « goutte d’eau ». Le galbe de la carrosserie résulte aussi de la présence des portières se découpant dans le toit, de même que les vitres ellipsoïdales viennent harmonieusement s’intégrer à l’ensemble. Une phrase du catalogue résume tout l’art de l’automobile à l’œuvre dans cette extraordinaire voiture :

« Une extrême beauté peut résulter de la recherche d’efficacité maximale ».

L’Envol de l’oiseau du sculpteur Pevsner fut érigé devant l’Institut de recherches de la General Motors à Detroit. Les tiges de laiton soudées sur une ossature métallique forment des nervures rayonnantes dont le déploiement hélicoïdal autour d’un axe vertical donne un élan évoquant l’envol de l’oiseau.

L’impression de puissance et de légèreté qui se dégage de la sculpture/oiseau est comparable à celle que l’on ressent devant la Bugatti Atlantic.

D’aucuns parleront alors de voiture/sculpture.

Et que dire du déploiement des ailes de la Mercedes « Papillon » ?

(Mercedes-Benz 300 SL Gullwing coupé, 1955, musée de Boston) {JPEG}

Ce coupé fut doté de portes « papillons » s’ouvrant verticalement en raison d’un problème technique et non pas d’une recherche esthétique : le type de châssis tubulaire en acier remontant assez haut sur les côtés rendait problématique l’ouverture des portes.

Les Anglais donnèrent le nom de « gullwing » ou « aile de mouette » à la voiture. Le mythe d’Icare n’est pas si loin…

***

Quand les stars et les écrivains s’en mêlent.

Ou, la voiture miroir d’une époque.

Jaguar XK120 Roadster, 1950

Jaguar XK120 Roadster, 1950

Une galerie sur les jardins du Carrousel présente quatre modèles de « grand tourisme », issus de la compétition.

Coup d’éclat au Salon de Londres 1948, William Lyons, le fondateur de Jaguar, lance son moteur révolutionnaire XK dans une série limitée de voitures de sport. Le XK120 désignait le moteur 6 cylindres et la vitesse maximale supposée du roadster : la voiture de série la plus rapide du monde. Un afflux de commandes entraîna une production en plus grande série de la voiture qui allait devenir l’archétype de l’automobile de sport des années 50.

En ce sens, cette Jaguar fait figure de témoin historique de son époque. Que représentait la Jaguar dans les années 50 ? Pourquoi a-t-elle exercé une véritable fascination sur toute une génération au lendemain de la guerre ?

JPEG - 43.3 ko
(Françoise Sagan, Jaguar XK 140)

Publié en 1954, « Bonjour tristesse » fut le premier roman de Françoise Sagan, cet « adorable petit monstre », selon l’expression de François Mauriac. Best-seller toute catégorie de l’époque d’après-guerre, ce livre met en scène les fêtes de Saint-Tropez, les caves de Saint-Germain-des-Prés, le monde tendre et cruel d’une adolescente dont le refus de perdre un duo fusionnel avec son père causera la mort dans un accident de voiture d’une autre femme. D’une certaine manière, le petit chat sauvage incarné par l’héroïne du roman, puis la femme libre dont Sagan a voulu donner l’image, étaient en accord avec la grâce féline et l’insolence de la Jaguar XK 140.

La Jaguar symbolisait la vitesse, le mouvement, la modernité. Les usines de Coventry avaient été écrasées sous les bombes allemandes. Puis, la firme renaît de ses cendres en produisant la voiture la plus rapide de l’époque grâce au moteur XK.

La Jaguar plaisait.

Elle était tout sauf la voiture « bourgeoise » de la génération des parents de Sagan.

Rouler à toute vitesse dans une Jaguar, afficher un mélange de cynisme et d’insouciance, s’identifier à un objet luxueux et élégant (qui n’était d’ailleurs en rien une voiture de course), c’était oublier tous les combats des vingt années précédentes. Sagan est née en 1935, pendant le Front populaire et les luttes pour les congés payés… 1936 devait avoir un arrière-goût de matelas qu’on mettait sur une voiture.

Le monde avait changé. Il continue de changer.

La phrase que l’écrivain de la nouvelle vague lança de façon provocante : « La gauche dont je me réclame souhaiterait que tout le monde roule en Jaguar » ferait aujourd’hui affreusement « bobo ». Elle a dû être sincère…

L’image d’une certaine jeunesse libre des années 50 ressurgit également dans cette exposition avec la présence d’une Porsche de course. C’est au volant d’un modèle du même type surnommé Little Bastard que James Dean se tua.

Porsche 550 Spyder, 1955

Porsche 550 Spyder, 1955 {JPEG}

James Dean, avec ses jeans, son tee-shirt blanc, incarnait l’éternel adolescent en révolte contre des adultes démissionnaires dans l’Amérique d’après-guerre. Il mourra dans un accident de voiture avant même la sortie du film culte La Fureur de vivre [3]. Héros lumineux au destin tragique, l’acteur formé par l’Actors Studio s’était totalement identifié au personnage de jeune homme en colère qui doit vivre un certain nombre de péripéties douloureuses afin de vivre un rite de passage pour entrer dans un monde adulte défaillant.

Orgueil et regret d’être en marge de la société, tout à la fois refus et désir de s’y intégrer, puis acceptation ou refus.

Le jeu extraordinaire d’un James Dean puisant en lui-même émotions et affects eut un tel accent de vérité que toute la jeunesse américaine vit en lui l’espoir d’une société nouvelle.

La Porsche 550 Spyder est révélée au Salon de l’Automobile à Paris en 1953.

La Porsche 550 Spyder {JPEG}

L’appellation « spyder » désigne une voiture légère et ouverte. La voiture s’est illustrée par de nombreuses victoires en compétition. Son faible poids lui permettait d’emmener les plus courageux (ou les plus fous) à 218 km/h.

D’allure minimaliste, la voiture présente à l’exposition des Arts décoratifs avait tout pour séduire : une ligne dépouillée et élégante, un intérieur de type aviation avec de multiples cadrans, une couleur froide qui évoque l’acier, une intemporalité toute classique.

Quelque chose de cérébral à côté de la fièvre rouge des Ferrari.

La couleur d’une voiture de la collection Ralph Lauren relève de la tradition de la compétition. Beauté du vert très particulier des voitures anglaises : les Jaguar étaient «  British racing green ». Le vert est si foncé qu’il en est presque noir. Les Ferrari étaient «  rosso corsa ». Il suffit de prononcer le nom de Ferrari pour savoir de quel rouge il s’agit. Les françaises étaient « bleu de France » et les allemandes gris acier.

Chaque couleur était représentative du pays d’origine de la voiture.

***

Autre chef-d’œuvre de cette collection de pur-sang automobiles :

Ferrari 250 GT Berlinetta SWB, 1960

Dessinée par Pinin Farina et réalisée par les ateliers Scaglietti de Modène. Ce fut la dernière voiture routière à double fonction, aussi bien adaptée à la route qu’à la course. La version grand tourisme était destinée à un usage routier et la version compétition, dépourvue de tout luxe intérieur, à la course.

Ferrari 250 GT Berlinetta SWB, 1960

La justesse des proportions de la Ferrari venait en ligne directe de la conception avant-gardiste de la Cisitalia 202, exposée en permanence depuis 1951 au Musée d’Art moderne de New York (MOMA), où pour la première fois les concepts de légèreté et d’aérodynamisme du design italien faisaient leur apparition. La ligne fluide de la carrosserie de la 250 SWB résulte d’une alliance subtile entre droites et courbes. Cet équilibre naturel des formes fait partie inhérente de la culture italienne, d’une esthétique latine. Ni Pinin Farina ni Scaglietti ne suivirent jamais de cours de stylisme.

Jusque dans les années 1960, l’harmonie entre la longueur du capot et la fluidité de l’arrière, la forme nette et dépouillée, l’amélioration des performances, furent le résultat d’une équipe d’artisans passionnés, de maîtres carrossiers de génie qui savaient travailler le métal à la main au millimètre près et avaient un œil juste. Les témoignages réunis dans le catalogue de l’exposition sur la conception des carrosseries des premières Ferrari de compétition sont révélateurs de cette culture artistique innée.

« Ce que l’on retire compte davantage que ce que l’on ajoute », selon Pinin Farina [4] qui travaillait sur un modèle en plâtre grandeur nature.

Nous sommes très près de la sculpture.

Par ailleurs, vitesse, performance, sécurité sont liées aux recherches d’aérodynamisme.

Ne raconte-t-on pas que le maître carrossier observait comment le vent jouait sur la neige ou le sable ?

La 250 SWB a participé en catégorie GT aux 24 Heures du Mans, la course d’endurance la plus célèbre au monde.

(Départ de la première édition des 24h du Mans en 1923) {JPEG}

Créée en 1923, cette course de légende véhicule des valeurs de sportivité, de défi et de progrès technologique. Elle fait partie des épreuves sportives françaises historiques. Comme son nom l’indique, ce n’est pas une course de vitesse mais d’endurance. 24 heures, pour le grand public, signifient à juste titre fiabilité de la voiture, même si le moteur est puissant et le pilote excellent.

Les 24 Heures du Mans ne sont pas seulement une course de voitures mais aussi le juge le plus sévère qui soit pour un constructeur automobile, puisque les performances influencent directement la fabrication de voitures de série.

Le public ignore souvent combien de progrès techniques à priori évidents aujourd’hui ont été accomplis grâce au sport automobile en général et au marathon du Mans en particulier. Qu’il s’agisse des essuie-glace, du turbocompresseur, des freins à disque, de l’aérodynamique, la technologie n’aurait pu faire de si rapides progrès sans Le Mans. [5]

La course est ce qui relie toutes les voitures présentes à l’exposition. Conduire plus vite qu’un autre sur un circuit.

Pourquoi la course automobile fait-elle rêver ? Pourquoi courir ?

Il est probable que cette question ne puisse être posée que par des personnes qui n’ont jamais pris un départ de leur vie. Autant demander à un marin pourquoi naviguer en solitaire. Pour aller plus loin, encore plus loin. A un alpiniste pourquoi gravir une montagne. Parce qu’elle est là, simplement, avait répondu Mallory. Cette phrase n’explique peut-être pas toutes les motivations profondes à la base de la compétition, mais elle fait sens.

Une beauté un peu inutile, assurément précieuse.

Dans le monde de la course automobile, que l’on soit acteur ou spectateur, entrent d’autres données essentielles : le côté éphémère de l’événement, le spectacle (parfois le spectaculaire), l’esprit de la fête, le goût du risque. Risque donné à voir en spectacle dans un monde où désormais la vitesse est limitée, les klaxons interdits, les moteurs bridés, les lumières des panneaux électriques réglementées.

Jaguar XKD, 1955

Jaguar XKD, 1955 {JPEG}

Trois victoires consécutives au Mans entre 1955 et 1957 pour cette version «  long nose ».

Aucune voiture des années 1950 ne présente autant d’analogie avec l’aviation. Sa structure monocoque au fuselage allongé se termine par un aileron qui semble emprunté à un avion à réaction.

(Dassault, Mystère IV, prototype 1952) {JPEG}

La Jaguar XKD, profilée comme un squale, ne s’imagine qu’en mouvement, dessinant sur un circuit de course une ligne aussi souple que possible. Depuis la nuit des temps, la propulsion du requin, assurée par une nageoire caudale, lui permet de sillonner les mers sur une longue distance, suivant une trajectoire précise qui semble parfaitement adaptée à sa morphologie. Ces deux concepts de trajectoire efficace et de « ligne » ou aérodynamisme d’un corps en mouvement ont une étroite parenté. Que ce soit dans l’eau, dans l’air ou sur terre les formes tendent à se fuseler, à devenir ovoïdes, à intégrer les différentes composantes. Pour ce qui est d’un corps en mouvement sur une route, observons qu’il aura fallu une trentaine d’années de recherches pour parvenir à une forme presque parfaite.

C’est ce que nous raconte l’exposition de ces voitures sur une période de 1930 à 1960.

Que cela puisse avoir été réalisé de manière intuitive, expérimentale, sans l’aide de l’ordinateur, est remarquable et laisse songeur.

A la même époque naissait le mouvement cinétique dont Vasarely fut le chef de file.

L’expression « Art cinétique » fut pour la première fois employée en 1960. Dès 1955, la galerie parisienne Denise René avait proposé au public l’exposition Le Mouvement avec des œuvres de Duchamp, les mobiles de Calder, des œuvres de Tinguely, Vasarely, Soto, Agam et Pol Bury.

L’art cinétique (ou op’art) est un courant fondé sur l’esthétique du mouvement. Il peut s’agir du mouvement de l’œuvre elle-même, ou du déplacement du spectateur, ou de la modification de l’éclairage.

On rencontre cet art surtout en sculpture avec des éléments mobiles aux surfaces colorées et contrastées créant des illusions d’optique.

Or, cinétique est un mot venant du grec kinesis, qui signifie « mouvement, moteur, mobile ». Le terme est couramment appliqué au domaine scientifique. Ce thème du mouvement devait trouver dans les années 50 une application dans le domaine des arts plastiques, l’art dit « cinétique ».

On peut considérer une voiture comme un objet cinétique, c’est-à-dire en mouvement, dans un environnement naturel stable.

Pourquoi le spectateur d’une course automobile éprouve-t-il de l’émotion à voir passer et repasser les mêmes machines sur un même circuit ?

Quelle beauté se dégage de ces points colorés et bruyants qui tournent indéfiniment ?

Que masque la machine ? Que recèle-t-elle comme trésor ? Plutôt que d’explorer des formes plastiques déjà présentes, un certain nombre d’artistes ont exploré ces voies machiniques. Les matériaux les plus modernes, qu’ils soient magnétiques, électromagnétiques, sonores, ont été utilisés dans le but de saisir l’essence de la machine. Le mouvement et la lumière artificielle sont les instruments de cette exploration.

(Tinguely, Sculpture méta-mécanique automobile, 1954, fer, fil de fer, tôle peinte, remontoir) {JPEG} Machine aussi drôle que désespérée. Si elle amuse, c’est peut-être parce qu’elle est condamnée à répéter infiniment le même mouvement.

L’automatisation de la vie n’est-elle pas à terme porteuse d’asservissement ? Parodie sans pitié du progrès automobile, sa fragilité un peu absurde la situe à la limite de la poésie.

A la suite d’une exposition de Jean Tinguely à Venise, le Financial Times aurait déclaré :

«  Assurément tout cela est animé par plus d’un souffle démoniaque, bien que nous gardions calmement les doigts croisés… Et au-delà de toute la drôlerie de l’ensemble et du raffinement spirituel de la mécanique, on peut y découvrir une gaieté plus sombre qui s’apparente au désespoir. Ses machines fonctionnent merveilleusement bien, mais elles ne produisent rien, et c’est à nous de déchiffrer leurs messages sombres et ambigus. »

Le spectateur d’une course est confronté à des sensations optiques et sonores.

Dans l’exposition, de nombreux films et enregistrements de moteurs restituent l’aspect cinétique et auditif du monde de l’automobile.

***

L’automobile a-t-elle une valeur patrimoniale ?

(Char de parade étrusque, 6ème siècle avant notre ère, bronze et ivoire, New York, Metropolitan Museum) {JPEG}

(Chaise à porteur, 18ème siècle, Petit Palais)

Dans les années 1930-1960, époque couverte par l’exposition du musée des Arts décoratifs, la voiture est un témoin de son époque et un produit quasi artisanal. Outre la beauté intrinsèque de la collection Ralph Lauren, il semble donc que les conditions soient réunies pour reconnaître à ces voitures d’époque le statut d’œuvre d’art. Le processus de muséification en train de s’opérer est comparable à celui des vêtements de haute couture dont l’exposition Yves Saint-Laurent au musée du Petit Palais fut emblématique.

Le Musée des carrosses situé dans la Grande écurie du Roi à Versailles abrite une collection de voitures de l’Ancien Régime et de l’Empire, rassemblée par Louis-Philippe [6]. Et il semble naturel aux visiteurs que l’art de la carrosserie y soit reconnu.

Les automobiles de la collection Ralph Lauren ont une valeur historique (ce sont des témoins de l’évolution des technologies sur une trentaine d’années), une valeur symbolique (le mythe de la voiture de course a joué un rôle prépondérant dans nos sociétés) et une valeur esthétique intrinsèquement liée à leur fonction de mobilité.

Un musée des Arts décoratifs peut aider à remarquer ce qui est exceptionnel dans un « objet » apparemment usuel en soulevant toujours ce questionnement du Beau dans l’utile.

« Pourquoi les voitures font-elles rêver les petits garçons ? Pourquoi les automobiles font-elles rêver leur père et, de plus en plus souvent maintenant, leur mère ? », ainsi s’interroge madame Hélène David-Weill, présidente de l’Union Centrale des Arts Décoratifs, dans le prologue d’un somptueux catalogue.

Chose étonnante dans cette exposition : les voitures américaines brillent par leur absence.

Cité de l’automobile. Musée national, Mulhouse

  • 15 rue de l’Epée
  • 68100 Mulhouse
  • Téléphone : + 33 3 89 33 23 23

P.-S.

Portfolio

La chaleur du tableau de bord en loupe d'orme contraste avec les (...) (Moteur de Bugatti Type 57S, 1936, Musée de l'Automobile à (...) (Pevsner, L'Envol de l'oiseau, 1955, laiton, ciment, plâtre, Centre (...) Jaguar XK120 Roadster, 1950 Ferrari 250 GT Berlinetta SWB, 1960 (Chaise à porteur, 18ème siècle, Petit Palais)

Notes

[1] Cité dans Les voitures vues par Jacques Laffite par Alain Gillot, édition Hugo & Cie, 2008, p. 18

[2] Cité dans Supercars : 20 monstres sacrés par Yves Bey-Rozet, Laurent Chevalier & Julien Diez, édition Tana, 2007, p. 123

[3] La Fureur de vivre (Rebel without a cause), film américain réalisé par Nicholas Ray et sorti en 1955.

[4] Catalogue L’Art de l’Automobile, avril 2011, p. 128

[5] Les 24 Heures du Mans : un laboratoire technologique

  • 1906 : Application du premier Revêtement goudronné
  • 1927 : Expérimentation de la première Traction avant en compétition
  • 1933 : Ligne axiale réfléchissante dans la ligne droite des Hunaudières
  • 1951 : Pneu radial Michelin sur Lancia Aurelia
  • 1953 : Apparition des Freins à disques et 1ère victoire pour la Jaguar type C
  • 1963 : Phares à iode sur Porsche et Ford
  • 1974 : Expérimentation Moteur à turbocompresseur sur Porsche
  • 1991 : Victoire d’un moteur Rotatif avec Mazda
  • 2006 : Victoire d’un moteur Diesel avec Audi
  • 2009 : Victoire d’un moteur Diesel HDI - FAP avec Peugeot

[6] Grande écurie du Roi avenue Rockefeller 78000 Versailles. Renseignements auprès du château de Versailles :

  • Tel : +33(0)1 30 83 78 00 Le musée des carrosses est ouvert à certaines dates uniquement. (Se renseigner auprès du château).

Répondre à cet article


Cercle Nation et République (C.N.R) (Cercle Nation et République) - (2009-2011)
Responsable éditorial : Jacques MYARD