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7 avril - 18 septembre 2011

CHARLOTTE PERRIAND / De la photographie au design/ Petit Palais

Marie-Christine Lasnier Présidente de l’Association Francophone d’Accès à la Culture (A.F.A.C.).

lundi 11 juillet 2011, par Marie-Christine Lasnier

introduction

Graphisme, mis en musique par Christophe Scherler.

vendredi 10 juin 2011

« Je ne conteste pas la beauté des meubles anciens, mais toute copie des siècles périmés, car les conditions techniques, sociales, culturelles ne sont plus les mêmes. Cette imitation des siècles passés est une preuve de plus de la décadence de la société actuelle.

Nous en sommes à l’enfance de l’art moderne, dont le développement marchera de front avec celui de la société nouvelle. »

Charlotte Perriand, 1936

« On a guillotiné Louis XVI.

Ensuite, on s’est empressé de refaire des meubles dans le style des rois ».

Charlotte Perriand, interview Créer l’habitat au 20ème siècle, film de Jacques Barsac, 1984. [1]

Après la rétrospective consacrée en 2005 par le Centre Pompidou à l’une des fondatrices de l’architecture d’intérieur moderne, le musée du Petit Palais propose une exposition originale sur le travail photographique de cette créatrice incontournable du 20ème siècle.

La photographie, source d’inspiration d’un mobilier devenu aujourd’hui iconique.

La photographie à la base du processus créatif, utilisée comme les carnets à dessins ou les croquis des artistes qui partaient autrefois dessiner sur le motif.

Ce fut une démarche profondément nouvelle, moderne dans les années 1930.

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(Charlotte Perriand sur la chaise longue basculante, vers 1930, photographe inconnu)

D’entrée de jeu, on ne peut qu’être séduit par la liberté et la décontraction qui émanent de l’architecte, urbaniste, designer, photographiée allongée dans sa célèbre chaise longue en acier chromé où le corps semble en apesanteur.

Séduction également de la photo qui fait l’affiche de l’exposition et la représente un gant de ski dans chaque main, les bras en l’air, devant la montagne. Image révélatrice d’un contact direct avec la nature qu’elle allait photographier au cours de longues balades, « l’œil en éventail », tout le temps en train de regarder à droite, à gauche.

Avoir « l’œil en éventail » : une expression pleine de grâce et de légèreté signifiant que tout objet façonné par la nature ou par le geste artisanal, voire même le geste industriel, est susceptible d’être fixé sur un tirage photographique, intégré dans la mémoire visuelle de l’artiste, puis métamorphosé en un autre objet, au terme d’une lente imprégnation.

L’intérêt pour la nature s’amorce au lendemain de la crise de 1929. Tout au long des années 1920, les créateurs avaient été fascinés par la beauté de la machine, l’ingénierie, l’angle droit, avant d’opérer un retour vers une nature qui apparaissait dès lors comme une source de formes « libres ».

Les photographies présentes à l’exposition s’échelonnent de 1927 aux années 1950. De la période pionnière au sein de l’atelier d’architecture de Le Corbusier et Pierre Jeanneret jusqu’à l’expérience japonaise, la rencontre avec le design japonais et une profonde interaction entre un pays où l’aménagement intérieur se fonde sur l’harmonie et le vide et les aménagements créés par Charlotte Perriand.

***

Utilisant la photographie comme support d’étude pour le dessin d’un siège, la designer métamorphose le pont transbordeur de Marseille en une chaise longue basculante.

La résille métallique du pont devient source d’inspiration dans sa recherche de forme et de matériau.

(Photographie Charlotte Perriand, 1927) (Le Corbusier, Charlotte Perriand, Pierre Jeanneret, Chaise longue, B 306, 1928/1932. Centre Pompidou)

Piétement en H en acier laqué et structure supérieure en acier chromé, alliance d’une structure en métal et d’une assise en cuir, ce siège est le lointain héritier des duchesses aux lignes sinueuses sur lesquelles se reposaient les élégantes du temps jadis. Charlotte Perriand crée au sein d’une avant-garde nickelée et chromée sans jamais se départir d’une recherche d’élégance et d’harmonie. Marcel Breuer qui fut professeur au Bauhaus en Allemagne utilisait le tube d’acier depuis 1925 dans la célèbre « chaise B3 », première chaise métallique inspirée en partie par un guidon de vélo !

Pourquoi le tube métallique était-il intéressant ?

Son véritable luxe consiste dans la haute précision des assemblages, dans la pureté des lignes arachnéennes et dépouillées de tout ornement, dans la perfection du poli et surtout dans la possibilité de s’affranchir des structures traditionnelles sans mettre en danger la solidité de l’ensemble.

A cet égard, la chaise tubulaire MR 534 de Mies Van der Rohe, conçue en 1927 également en cuir et acier, proposait un porte-à-faux demeuré spectaculaire.

(Mies Van der Rohe, Fauteuil MR 534, 1927, Musée Arts décoratifs) Dès 1927, Charlotte Perriand avait démarré sa carrière de jeune architecte-designer par du mobilier métallique à la pointe de la tendance la plus radicale des arts décoratifs. En témoigne une Table Extensible au plateau recouvert d’une feuille de caoutchouc déroulante, permettant de passer de cinq à huit invités, et des Fauteuils Pivotants au dossier de cuir rembourré fixé sur un tube en acier recourbé.

(Table extensible, Fauteuil pivotant, 1927, Centre Pompidou)

C’est cet ensemble qui lui valut d’être associée immédiatement à l’atelier de Le Corbusier et Pierre Jeanneret, en tant que responsable du mobilier et des aménagements intérieurs.

L’inspiration mécaniste, des formes nettes et logiques et une recherche constante d’élégance seront les caractéristiques de la « griffe » Perriand.

« L’étude du mobilier repose sur des principes logiques. Tous les efforts qui tendent à l’enjoliver sans raison utile doivent être évités. Sa beauté doit résulter de la composition rationnelle de ses éléments. Tous mes sièges sont construits selon ce principe. » [2]

Propos que l’on peut mettre en parallèle avec l’éloge de la machine par Le Corbusier dans L’Art décoratif moderne en 1925 :

« La machine est toute de géométrie. La géométrie est notre grande création et elle nous ravit. La machine fait luire devant nous des disques, des sphères, des cylindres d’acier poli (…) avec une précision de théorie et une acuité que jamais la nature ne nous montra. » [3]

(Charlotte Perriand, Passager d'un bateau, 1937, musée Nicéphore Niépce) Non sans humour, une photographie de Charlotte Perriand est associée au fauteuil pivotant sur 360°. La poutrelle métallique paraît ô combien inconfortable !

Il semble évident que le confort de l’homme exigera toujours des sièges à l’assise horizontale et au dossier si possible accueillant. A l’origine, le mot « confort » signifiait « ce qui rend fort », comme nous le laisse entendre le sens actuel du mot « réconforter ». Le mot confort n’est donc nullement synonyme de luxe. La fonction d’un siège est de s’adapter à la morphologie du corps humain assis. L’exposition présente les premières études ergonomiques assistées par l’image photographique que l’architecte-décoratrice inventa. Nous sommes à l’aube de la conception assistée par ordinateur de l’époque contemporaine. En cela, Charlotte Perriand était une pionnière du design.

D’autres meubles essentiels au bien-être seront toujours nécessaires : des plans horizontaux pour le repos nocturne ; des tables pour les activités de loisir et de travail ; de grands meubles ou aménagements pour l’organisation rationnelle du rangement des biens de toute nature.

***

A plusieurs reprises, l’exposition met en miroir un objet créé par Charlotte Perriand et une source possible d’inspiration gardée en mémoire grâce à la photographie. Le rapport est à la fois étonnant et convaincant. Ainsi la bôme d’un voilier en Croatie est-elle mise en résonance avec une potence d’éclairage qui en est la reproduction exacte à l’envers.

Nous sommes sous le règne de la droite. Aucune courbe.

(Perriand, Bôme de voilier, 1937, musée Nicéphore Niépce) (Le Corbusier, Immeuble 24 N.C., vue sur salle à manger)

***

« Quel est l’élément primordial de l’équipement domestique ?
Répondons sans hésiter : le rangement.
Sans un rangement bien conçu, pas de vide possible dans l’habitat
 »
Charlotte Perriand, 1950

(Perriand, Immeuble de l'Armée du Salut en construction, 1931, musée Nicéphore Niépce)

L’ossature de dalles et de poteaux en béton armé de la cité refuge de l’Armée du Salut, construite par les architectes Le Corbusier et Pierre Jeanneret, fait écho aux bibliothèques créées vingt ans plus tard par Charlotte Perriand.

Célèbres bibliothèques conçues en collaboration avec Jean Prouvé, si novatrices avec leur alternance de vides et de pleins, plusieurs étages de hauteur différente, des couleurs d’origine reconnaissables entre toutes. Ces bibliothèques imaginées pour les Maisons de la Tunisie et du Mexique de la Cité Universitaire de Paris étaient segmentées par des plots en tôle d’acier et rythmées par de petites portes coulissantes en aluminium peint.

Quoi de plus conventionnel, répétitif qu’une bibliothèque avec ses horizontales et ses verticales ? Les bibliothèques de Charlotte Perriand introduisaient une sorte de rythme avec leurs décrochements sur la surface d’un mur.

Elles furent par la suite déclinées en plusieurs exemplaires édités par la galerie Steph Simon à partir de 1956.

A Paris, dans les années 1950, le mobilier moderniste était défendu par des salons comme celui des Arts ménagers ainsi que par la presse spécialisée.

La diffusion demeurait confidentielle.

En 1956, le galeriste Steph Simon prit le parti de diffuser les créations de Charlotte Perriand et de Jean Prouvé dans sa galerie au 145 boulevard Saint-Germain selon un nouveau concept. Les deux designers proposaient des modèles standard, mais acceptaient aussi de les adapter au gré des commandes d’une clientèle plus confidentielle.

Les Bibliothèques-plots de Charlotte Perriand étaient des bibliothèques murales, mais pouvaient également servir de meubles de séparation à l’intérieur d’un espace d’habitation. Elles étaient conçues comme de véritables mécanos modulables : une association d’éléments standardisés pouvant s’acheter séparément (tiroirs, plots métalliques). Une sorte de meuble kit avant la lettre. Une bibliothèque révolutionnaire à laquelle le public ne s’attendait peut-être pas, car tant de liberté mit du temps à être accepté.

Les bibliothèques qui passent encore sur le marché de l’art atteignent des prix très élevés.

Ainsi peut-on dire que certains des meubles créés par Charlotte Perriand sont des icônes de l’ameublement et demeurent une source d’inspiration pour de nombreux designers contemporains.

(Perriand, Chambre d'étudiant de la Maison de la Tunisie, 1952) (Perriand, Bibliothèque)

Invitée par le gouvernement japonais en 1940 pour conseiller la production d’objets d’art industriel du pays, Charlotte Perriand exercera une influence profonde sur le monde du design japonais, de la même manière que la culture japonaise contribuera à relancer sa création. Il y eut un enrichissement réciproque : la conception de l’espace, la pureté des lignes, l’importance des vides et des pleins dans l’œuvre de la designer était déjà en parfaite adéquation avec l’esthétique japonaise avant qu’elle ne se rende au Japon.

Elle s’y rendra à deux reprises, en1940 et 1955, invitée par le ministère impérial du Commerce.

(Bibliothèque « Nuage », Chaises « Ombre », Chaise longue en Bambou et Banquette « Tokyo » inspirée par une arête de poisson) {JPEG}

L’aménagement reconstitué au Musée des Arts décoratifs est à la fois occidental et japonisant.

Le dépouillement, le goût du minimalisme qu’elle partageait avec Le Corbusier allait s’épanouir dans cette rencontre avec la culture japonaise. On reconnaît sur cette photo une version en bambou de la célèbre chaise longue ou « machine à se reposer » créée en 1928.

Le bambou est un bois commun au Japon, apprécié pour son élasticité.

La philosophie du vide est à l’œuvre dans les étagères placées contre le mur. La bibliothèque « Nuage » est inspirée d’étagères murales du Palais Katsura à Kyoto.

Les chaises « Ombre » empilables sont réalisées au Japon, éditées par Takashimaya et présentées pour la première fois dans l’exposition « Synthèse des arts » (1955). La forme de la chaise fait allusion au théâtre Bunraku, mais la hauteur d’assise est européenne.

(Chaise « Ombre », contre-plaqué cintré laqué, 1955, musée Arts décoratifs)

Quant à la banquette « Tokyo » de 1954, elle est directement inspirée d’une arête de poisson photographiée par la designer en 1933. Aucun ornement. La forme suit la fonction. Rigueur et exigence d’efficacité. Mais il y a tellement d’intelligence dans le choix des formes pures que la lisibilité de la fonction n’altère en rien la beauté de l’objet produit.

(Perriand, Arête de poisson, 1933, musée Nicéphore Niépce) (Banquette Tokyo, 1954, édition Cassina, détail vu par au-dessus)

Sur certaines banquettes de type «  Tokyo », on observe que la photographie fait désormais partie intégrante du mobilier : elle sert de décor au dessus des tables séparant les parties constitutives de la banquette.

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À côté de la production en série de mobilier, la designer crée aussi des pièces uniques destinées à des espaces spécifiques. Le travail avec le bois révèle son goût des formes libres et des matériaux authentiques, ainsi que le désamour de la machine, accompagné d’un retour vers la nature, qui s’est opéré dés les années 1930.

Le métal, la pierre, le bois, l’os tiennent le premier rôle dans ses photographies.

(Avec Pierre Jeanneret) nous partions dans des zones d’entrepôts de récupération de matériaux, dans des décharges, à la recherche de formes inattendues rassemblées tout naturellement par l’ordonnance de l’accumulation ou par le hasard. C’est ainsi que nous sommes tombés sur des blocs de métaux compressés à faire pâlir César d’envie. [4]

Un ensemble de photographies de galets trouvés sur une plage, de rondins de bois aux étranges veinures, trouve un écho dans des tables et bureaux présentés à proximité.

Qui n’est pas parti le long d’une plage à la recherche de formes étranges façonnées par les va-et-vient de la mer ? Qui n’a été séduit par les bizarreries de dessin ou de couleur des morceaux de bois coupés en forêt ? Ces jeux de la nature révèlent des images mystérieuses. Le rapport profond qui s’établit entre l’œil qui les choisit et l’objet « brut » est matérialisé par le tirage photo. Le mystérieux pouvoir d’attraction demeure ainsi au plus profond de la mémoire. C’est ce réservoir d’images qui a pu servir de terreau à la création de certaines pièces de mobilier.

Certes, le regard sur la nature comme source d’inspiration remonte à la nuit des temps. Mais il semble que Charlotte Perriand se soit intéressée non seulement aux nouvelles formes suggérées par ces « objets » trouvés à l’état brut, mais aussi à leur fonction, à leur structure.

(Grès, plage de Normandie, vers 1935, musée Nicéphore Niépce et Table basse triangulaire, 1954, musée des Arts Décoratifs) {JPEG}

(Table Eventail, 1972, édition Cassina et Bûche, forêt de Fontainebleau, 1933) {JPEG}

Les tables et bureaux ont des formes souples et libres, totalement affranchies de l’angle droit qui prédominait dans l’esthétique rationaliste des années 1920. Ainsi, le Bureau en forme, à l’épais plateau de sapin et tiroir d’aluminium, supporté par trois pieds, qu’elle dessine en fonction de la place disponible dans un intérieur. Hors du circuit de la production courante, ce type de « design expérimental » encourageait les acquéreurs éventuels à reconsidérer leurs comportements : une table doit-elle nécessairement être ronde ou rectangulaire pour inviter à la convivialité ?

(Bureau en forme, sapin massif, 1939, Centre Pompidou)

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Attentive à l’environnement naturel, elle fut aussi une militante progressiste convaincue que la création de mobilier devait se mettre au service du bien-être de la société. Tout au long de sa carrière, ce sont l’amélioration des conditions de vie, les problèmes liés à l’urbanisme moderne, à l’intégration de l’homme en société, et non la simple décoration, qu’elle plaça au centre de ses préoccupations. En ce sens, elle demeure avant tout une architecte engagée.

Pendant la période troublée de 1936, elle fut ainsi amenée à dénoncer les îlots insalubres de Paris et de la proche banlieue dans un photomontage spectaculaire sur « La Grande Misère de Paris ». Pendant le Front populaire, la photographie est devenue un outil au service de son engagement politique.

Le photomontage géant de 16 mètres de long a été reconstitué au Petit Palais.

(La Grande Misère de Paris, 1936, reconstitution)

Le photomontage est un langage très expressif, une arme visuelle dont les pionniers se retrouvent parmi les artistes de l’avant-garde russe au début du 20ème siècle.

Il permet de lier des documents photographiques de nature différente à des slogans politiques. Il utilise la couleur ainsi que des éléments purement graphiques. Il pose évidemment la question de la manipulation artistique et photographique. Placer un enfant en larmes, en gros plan, à côté de la ruelle d’un îlot insalubre, puis quelques mètres plus loin, un enfant souriant près d’un champ labouré au soleil, et terminer par un athlète en pleine course = dénonciation d’un urbanisme déplorable dont les victimes sont des innocents + volonté de retourner à des racines paysannes, à une nature débarrassée de toute machine afin de permettre l’épanouissement physique et moral de chacun.

Certes, un programme utopique. Mais était-il possible à une architecte avant la Seconde Guerre mondiale de résister à la monter des fascismes sans utiliser ce moyen d’exprimer une indignation profonde ?

Au regard du parcours de Charlotte Perriand, ce fut peut-être une manière d’associer architecture et éthique, industrie et vision humaniste.

(La Grande Misère de Paris, 1936, détail) {JPEG}

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L’exposition se déploie à travers tout le musée du Petit Palais. Une partie des œuvres est présentée en résonance avec les collections permanentes (accès gratuit), et une autre dans le Hall Jacqueau (accès payant).

Exposition fort originale qui réussit à approcher du processus de création artistique.

Ne manquez pas de regarder le Refuge Tonneau destiné à héberger huit alpinistes, présenté devant le Petit Palais : la conception de ce refuge à la manière d’un parapluie trouverait son origine dans la structure même d’un manège pour enfants photographié en 1937 par cette grande dame du design. « L’œil en éventail »…

Parvenus au terme de l’exposition, nous comprenons mieux sa recherche d’un équilibre entre la modernité et un langage esthétique proche de la tradition japonaise. L’univers de Charlotte Perriand, c’est à la fois une manière de vivre confortablement, une manière d’être heureux au milieu de meubles fonctionnels et beaux, une leçon de vie.

Cependant, les meubles portant la « griffe » Perriand, aujourd’hui réédités en séries limitées, sont d’un prix élevé.

Son plus bel enseignement demeure la recherche d’un art au service de l’industrie et de la société moderne, d’un « design » humain.

Comment ne pas songer à l’épouvante du héros halluciné de Maupassant qui ne parvient pas précisément à trouver cet équilibre avec son environnement et vit un véritable cauchemar, un soir dans son jardin, en rentrant chez lui ?

« J’attendis encore, oh ! peu de temps. Je distinguais, à présent, un extraordinaire piétinement sur les marches de mon escalier, sur les parquets, sur les tapis, un piétinement non pas de chaussures, de souliers humains, mais de béquilles, de béquilles de bois et de béquilles de fer qui vibraient comme des cymbales. Et voilà que j’aperçus tout à coup, sur le seuil de ma porte, un fauteuil, mon grand fauteuil de lecture, qui sortait en se dandinant. Il s’en alla par le jardin. D’autres le suivaient, ceux de mon salon, puis les canapés bas et se traînant comme des crocodiles sur leurs courtes pattes, puis toutes mes chaises, avec des bonds de chèvres, et les petits tabourets qui trottaient comme des lapins.

Oh ! Quelle émotion ! Je me glissai dans un massif où je demeurai accroupi, contemplant toujours ce défilé de mes meubles, car ils s’en allaient tous, l’un derrière l’autre, vite ou lentement, selon leur taille et leur poids. Mon piano, mon grand piano à queue, passa avec un galop de cheval emporté et un murmure de musique dans le flanc, les moindres objets glissaient sur le sable comme des fourmis, les brosses, les cristaux, les coupes, où le clair de lune accrochait des phosphorescences de vers luisants. Les étoffes rampaient, s’étalaient en flaques à la façon des pieuvres de la mer. Je vis paraître mon bureau, un rare bibelot du dernier siècle, et qui contenait toutes les lettres que j’ai reçues, toute l’histoire de mon cœur, une vieille histoire dont j’ai tant souffert ! Et dedans étaient aussi des photographies.

Soudain, je n’eus plus peur, je m’élançai sur lui et je le saisis comme on saisit un voleur, comme on saisit une femme qui fuit ; mais il allait d’une course irrésistible, et malgré mes efforts, et malgré ma colère, je ne pus même ralentir sa marche. Comme je résistais en désespéré à cette force épouvantable, je m’abattis par terre en luttant contre lui. Alors, il me roula, me traîna sur le sable, et déjà les meubles, qui le suivaient, commençaient à marcher sur moi, piétinant mes jambes et les meurtrissant ; puis, quand je l’eus lâché, les autres passèrent sur mon corps ainsi qu’une charge de cavalerie sur un soldat démonté.

Fou d’épouvante enfin, je pus me traîner hors de la grande allée et me cacher de nouveau dans les arbres, pour regarder disparaître les plus infimes objets, les plus petits, les plus modestes, les plus ignorés de moi, qui m’avaient appartenu. Puis j’entendis, au loin, dans mon logis sonore à présent comme les maisons vides, un formidable bruit de portes refermées. Elles claquèrent du haut en bas de la demeure, jusqu’à ce que celle du vestibule que j’avais ouverte moi-même, insensée, pour ce départ, se fût close, enfin, la dernière. » [5]

Description extraordinaire ! Pas de doute, les meubles de Maupassant se faisaient la malle !

Un objet n’a-t-il qu’une fonction utilitaire précise ? Il y a entre nous et les objets des rapports affectifs, conscients ou inconscients, fondés sur des valeurs symboliques et imaginaires qu’il serait imprudent de sous-estimer.

Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

Avenue Winston Churchill 75008 Paris

01 53 43 40 00

Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Fermeture des caisses à 17h.

Nocturne le jeudi jusqu’à 20h pour les expositions temporaires.


Charlotte Perriand, l’œil en éventail au Petit… par mairiedeparis

P.-S.

Portfolio

(Photographie Charlotte Perriand, 1927) (Le Corbusier, Charlotte Perriand, Pierre Jeanneret, Chaise longue, B 306, (...) (Mies Van der Rohe, Fauteuil MR 534, 1927, Musée Arts décoratifs) (Table extensible, Fauteuil pivotant, 1927, Centre Pompidou) (Charlotte Perriand, Passager d'un bateau, 1937, musée Nicéphore (...) (Perriand, Bôme de voilier, 1937, musée Nicéphore Niépce) (Le Corbusier, Immeuble 24 N.C., vue sur salle à manger) (Perriand, Chambre d'étudiant de la Maison de la Tunisie, (...) (Perriand, Bibliothèque) (Chaise « Ombre », contre-plaqué cintré laqué, 1955, musée Arts (...) (Perriand, Arête de poisson, 1933, musée Nicéphore Niépce) (Banquette Tokyo, (...)

Notes

[1] Les citations de cet article figurent sur les murs de l’exposition du Petit Palais

[2] Charlotte Perriand, Interview pour le journal Patrie, août 1928

[3] Guide du Musée des Arts Décoratifs de Paris, p. 156

[4] Charlotte Perriand, Une vie de création, 1998

[5] Guy de Maupassant : Qui sait ? Texte publié dans L’Echo de Paris du 6 avril 1890, puis dans le recueil L’inutile beauté.

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Responsable éditorial : Jacques MYARD