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Audition de Bruno Giorgianni, Dassault Aviation, 26 mars 2008

La politique industrielle aéronautique de défense européenne par Bruno Giorgianni

Le domaine des industries de l’aéronautique de combat est un secteur menacé

samedi 4 avril 2009, par Administrateur

Introduction.

C’est avec un réel plaisir que j’interviens ce soir devant le Cercle Nation et République et je remercie Jacques Myard de m’avoir réservé cet honneur. La thématique qui m’a été proposée de traiter avec vous, est la politique aéronautique de défense européenne, cette politique ne peut se décoreller de l’environnement géostratégique qui est le notre.

La fin de la guerre froide et de l’affrontement des blocs n’ont pas produit la fin de l’histoire comme l’avait prophétisé à tort Francis Fukuyama. Elles ont, au contraire, libéré des forces que maîtrisaient tant bien que mal les grandes puissances. A la Guerre froide a succédé une "paix chaude" caractérisée par une multiplication de menaces asymétriques. Des Balkans à l’Afghanistan ou à l’Afrique les conflits se sont disséminés ces 15 dernières années et le monde est devenu éminemment plus imprévisible que dans la période courant de la fin de la deuxième guerre mondiale à la chute du mur de Berlin. Au confort paradoxal de la menace de destruction totale a succédé une exacerbation des tensions avec son corollaire une multiplication des points chauds.

Dans ce contexte pour le moins crisogène l’arme aérienne tient une place centrale et par nécessité l’industrie aéronautique de combat qui est une industrie spécifique à plus d’un titre.

L’aviation de combat est l’arme de guerre la plus stratégique tant pour la conduite de la guerre moderne que par les technologies critiques qu’elle met en œuvre.

Au plan opérationnel : L’arme aérienne est le premier système d’arme utilisé par les nations occidentales. Tous les conflits récents, Kosovo, Afghanistan, dernière guerre du Golfe ou encore guerre du Liban sont là pour attester de ce caractère stratégique et déterminant dans la conduite de la guerre moderne. C’est l’arme par excellence de la guerre et de la paix pour les Nations occidentales qui ne s’engagent dans un conflit qu’avec la maîtrise totale du ciel et ne passent à l’offensive terrestre qu’après avoir très largement affaibli et désorganisé le système défensif de l’adversaire. C’est l’arme des conflits asymétriques comme l’ont illustré les américains en éliminant le terroriste zarkaoui par un tir de F-16 ou la France qui chaque jour emploi des Rafale en Afghanistan en soutien des troupes engagés contre les Talibans.

Au plan industriel : L’industrie aéronautique de combat est une industrie à cycles longs qui utilise les technologies les plus avancées.

Ainsi, 17 des 22 technologies clefs pour le XXIième siècle identifiées par l’Office of Science and Technology américain concernent directement le secteur des avions de combat.

Enfin, une des spécificités de l’aéronautique militaire tient ensuite dans le très faible nombre d’acteurs industriels crédibles disposant de l’ensemble des compétences technologiques et du savoir-faire nécessaires à la conception, au développement, à la production et au soutien d’avions de combat comme l’attestent les tentatives avortées ou les difficultés lourdes rencontrées pour développer des avions de combat par tous ceux qui n’ont pas maintenu la continuité de leurs efforts d’innovation dans ce domaine.

Dans ce contexte, il existe une véritable exception Française qui s’inscrit plus généralement dans l’exception française de souveraineté qui fut l’œuvre au XXième siècle du Général de Gaulle, héritier sans complexe de nos mille ans d’histoire.

Ainsi, la France dont les moyens n’ont rien de comparables avec ceux des Etats-Unis, a su en un demi siècle construire dans le secteur de l’aéronautique de combat une industrie compétitive, disposant d’un socle technologique comparable à celui de ses concurrents américains.

Si l’industrie Française, rassemblant Dassault Aviation, Thalès, SNECMA et tout un tissu national de sous-traitant, reste seule en Europe à maîtriser l’éventail complet des technologies liées à l’aéronautique de combat, cela tient à la continuité exemplaire de l’effort de R&D dans ce domaine stratégique.

Cet effort a permis le développement continu de nos compétences. Ainsi en 60 ans avons nous développés 100 prototypes militaires et vendus 6000 avions de combat à 36 pays ce qui constitue un cas absolument unique dans l’histoire de l’aéronautique de combat.

Pourtant ce secteur à la pointe des technologies et déterminant pour l’autonomie d’action des Etats dans la conduite de la guerre moderne est menacé de monopole.

Globalement tous les industriels de la défense sont menacés par la porosité du marché européen de la défense et par l’imperméabilité du marché américain, premier marché mondial pour l’armement, aux produits européens de hautes technologies militaire. L’Europe importe 20% de ses équipements de défense des Etats-Unis contre à peine 1% dans le sens inverse (il faut se réjouir du succès mais il faut être réaliste la VA techno sera US avec NG) . La question se pose de façon encore plus prégnante dans le domaine des avions de combat où près de 50% des avions de combat en Europe sont déjà aujourd’hui d’origine américaine (1762/4000).

Les Etats-Unis, conscients du caractère stratégique de l’arme aérienne tant par les technologies mises en œuvre que par l’emploi opérationnel qui en résulte, cherchent à se retrouver dans ce domaine en situation de monopole technologique, commercial, et donc politique et militaire. Ceci se traduit bien évidemment à l’export où ils sont beaucoup plus agressifs que par le passé. Mais le véritable instrument de cette politique visant à acquérir le monopole dans le domaine de l’aéronautique de combat est le JSF/F-35.

En effet, en 2002 les américains, en faisant rêver les européens sur des promesses de coopération industrielle, de transferts de technologies, de prix, de performances sur un avion qui n’existait pas, et qui n’a fait son premier vol qu’en décembre 2006, ont réussi ce tour de génie de se faire financer une partie de leur R&D sur ce programme, à hauteur de 5G$ par des pays européens qui sont indigents dès lors qu’il faut participer à des programmes européens.

Cet investissement en faveur de la R&D des industriels américains représente près de 80% du coût de développement d’un avion de combat comme Rafale.

Permettez-moi d’attirer votre attention sur la gravité d’une telle situation qui démultiplie les effets du fossé budgétaire entre les deux rives de l’Atlantique, des budgets européens plus faibles, morcelés finançant la R&D américaine et l’absence d’un marché domestique, voici autant de menaces qui pèsent sur la pérennité de notre outil industriel européen et par la même qui hypothèquent à terme notre autonomie politique.

En réalité Richard Aboulafia, directeur d’un centre américain spécialisé dans l’aéronautique résume bien la finalité de la stratégie américaine en Europe :"JSF pourrait faire à l’industrie aéronautique de combat ce que le F-16 à failli accomplir : la détruire could do to European Military aircraft industry what F-16 almost did (tenté) : destroy it".

Cette stratégie américaine de préemption du marché par la captation de la R&D en Europe est beaucoup plus grave que la simple vente d’avions de combat sur étagère à l’instar des F-16 qui furent vendus en Pologne. En investissant dans la R&D américaine, avec peu d’espoir de retour technologique, les vives tensions entre la Grande Bretagne et les USA sur le JSF illustrent parfaitement ce jeu de dupe, c’est la capacité future de l’Europe de développer en propre un avion de combat dans l’ère du post Rafale et EF-2000 qui est visée.

Ce scenario vise au mieux à faire de l’ensemble de l’industrie européenne un sous-traitant de son homologue américain, au pire, il pourrait bien la détruire complètement pour reprendre la formule d’Aboulafia.

Nous aurions alors une Europe de la Défense sans industriel, sans maîtrise des technologies stratégiques et sans indépendance de moyen, il n’y aurait donc pas pour l’Europe d’autonomie politique, c’est d’ailleurs peut-être l’objectif recherché à travers le JSF, priver l’Europe des technologies de souveraineté pour qu’elle reste tributaire de son allié pour sa défense.

Le domaine des industries de l’aéronautique de combat est donc un secteur particulier et menacé. Ce domaine à l’instar de l’ensemble du secteur de la défense relève de la dépense publique de souveraineté. En effet sans dépense publique consentie par les Etats, cette industrie n’existerait pas du fait de l’importance des investissements à consentir. En retour et au regard à la fois de l’importance de ce secteur en termes politico-militaire et du fait des technologies qui y sont développées, tous les Etats considèrent avoir une place prépondérante à y occuper. Ces deux facteurs -hautes technologies+rôle des Etats-vont rendre les mouvements de restructuration industrielle dans des cadres multinationaux extrêmement difficiles à mettre en œuvre.

Commençons par évacuer l’idée qu’un vaste meccano industriel peut sauver l’industrie européenne de défense aucune des conditions réunies aux Etats-Unis qui furent à l’initiative de ce mouvement ne sont réunies en Europe.


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Responsable éditorial : Jacques MYARD