Plus d’un lecteur aura jugé que cette analyse de l’évolution du monde est exagérément intellectuelle et manque par là de réalisme. La réponse à cette objection a déjà été donnée par deux personnalités dont la profondeur de jugement a été confirmée par l’histoire. Le premier fut le général de Gaulle, président de la République, qui déclara le 25 mars 1959 dans une conférence de presse : ’’En notre temps la seule querelle qui vaille est celle de l’homme. C’est l’homme qu’il s’agit de sauver". Quarante-deux ans plus tard, le 13 janvier 2001, le pape Jean- Paul II déclarait dans son discours de vœux aux ambassadeurs du corps diplomatique auprès du Vatican :"Sauvons l’homme ! Sauvons le tous ensemble ! ’’. Il ressort de ces appels que la pensée de ces deux parfaits connaisseurs de l’homme, de sa nature, de son âme, et de son histoire, est que ce qui a assuré sa grandeur par rapport aux autres créatures, l’intelligence et la spiritualité, est sur la voie d’une dégénérescence conduisant à un retour triomphant de son animalité, donc à sa chute. Telle était la vision de Nietzsche, décédé en 1900, lorsqu’il écrivait : ’’Ce que je raconte, c’est l’histoire des deux siècles qui vont venir. Je raconte ce qui va venir, ce qui ne peut pas ne pas venir, l’avènement du nihilisme. . . Toute notre civilisation européenne s’achemine de décade en décade vers la catastrophe, d’un mouvement inquiet, irrésistible, de plus en plus rapide, comme un fleuve qui court vers son terme, qui ne réfléchit plus, qui aurait peur de réfléchir". [7] Nombreux sont les signes qui indiquent que notre civilisation suit la pente destructrice prophétisée par Nietzsche, rejoint ultérieurement par Paul Valéry écrivant ’’Nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes mortelles’’ [8]. Dès lors, l’objectif primordial de la politique est de défendre les valeurs qui avaient assuré la formation et l’essor de notre civilisation. Nous avons vu que le danger majeur qui la menace naît de la montée d’un matérialisme qui a déjà entraîné la révolte extrémiste de fanatiques d’une religion.
L’échelle stratégique à laquelle se place le concept de cette défense nous vient tout droit de l’histoire elle réunit de manière évidente un ensemble à la fois européen et méditerranéen dont les ascendances de natures culturelle politique et spirituelle sont héritées d’Athènes, Rome, Jérusalem, et Byzance, c’est-à-dire de la Méditerranée. Toute stratégie de défense exige que ses objectifs sur un très long terme soient définis avec précision afin que les actions à entreprendre en soient clairement déduites. Dans le cas présent nous avons vu que deux camps se forment, 1’un deux conduisant à l’effacement de ce qui a établi la supériorité de l’humain sur l’animal. De ce fait la défense de la dignité de l’homme devient l’objectif primordial à atteindre ; elle demande alors que s’allient tous ceux qui y sont attachés soit par spontanéité religieuse soit par réflexion philosophique. Ont donc à se rejoindre dans ce camp de l’idéal humaniste dont la dimension est universelle les fidèles des trois religions monothéistes et les libres esprits indépendants des rituels religieux comme le sont, entre autres, les membres des obédiences maçonniques [9].
Dès lors l’importance du rôle de la France, qui fut la fille aînée de l’Eglise et la patrie des Lumières, devient évidente. Puissance européenne et méditerranéenne, avec l’Espagne et l’envie qui ont logiquement vocation à s’associer avec elle, ayant des liens très étroits avec la plupart des populations de l’autre rive, même si ses liens avec l’Egypte sont anciens, disposant d’un organisme de concertation avec les fidèles de l’islam et ayant intelligemment su préserver une précieuse liberté de conscience durant l’agression américaine contre l’Irak, la France peut efficacement consacrer une grande part de ses efforts à un rapprochement et à une entente entre les différents courants spirituels des habitants de l’immense communauté euroméditerranéenne à laquelle se rattache aussi le Moyen Orient.
Ainsi se trouverait entendue et accomplie de manière positive la mise en garde inquiète du grand intellectuel, artiste, et homme d’action, au rayonnement mondial, André Malraux qui déclara dans la ligne de pensée du général de Gaulle et en anticipation sur celle du pape Jean-Paul II : ’’Le vingt et unième siècle sera spirituel ou ne sera passé. [10]
- Le colonel (h) Alain Faure-Dufourmantelle est l’auteur de ’’L’Europe d’œdipe. Des guerres civiles en perspectives, paru au moment où éclatait la crise du Kosovo, couronné en 2001 par l’Académie des Sciences Morales et Politiques. Dernier ouvrage publié : ’’Dieu maudira-t-il l’Amérique ?’’, préfacé comme le précédent par le général P-M Gallois ; ouvrage dont le dernier chapitre, ’’Demain, crépuscule ou aube d’une civilisations, est précisément consacré à l’avenir des relations à établir avec l’islam pour sauver notre civilisation.
Note : Faure-Dufourmantelle est le nom d’auteur employé par le colonel (h) Alain Faure, ancien officier de l’armée de l’air, pour signer ses articles et ses livres.
Texte publié par ’’Défense Nationale’’ de janvier 2005.

