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Par Alain COTTA, Professeur d’économie à l’université de Paris-Dauphine

Un continent de rentiers par Alain Cotta

mercredi 25 mars 2009, par Administrateur

Introduction.

En pratique, le déficit budgétaire évolue désormais de façon contraire au rythme de la croissance. Dans le discours politique, ces deux baromètres de la conjoncture économique et sociale sont soumis au même traitement politique dit de l’effet d’annonce. Le déficit est d’au- tant plus sous-évalué qu’il est anticipé. Presque en équilibre un an avant, puis en déficit léger avant que le chiffre " réel ", d’ailleurs connu avec imprécision, même avec retard, ne soit beaucoup plus élevé, supérieur même aux fameux 3 % dits d’Amsterdam.

L’origine de ce glissement est bien connue : la même réticence à annoncer une de croissance plus double que souhaité. Ainsi, notre croissance pour 2003 sera-t-elle passée " officiellement " de 3 à 2,5 puis à 1 %, sans doute à 0 en fin de par- cours. Un pétard une fois encore mouillé qui en précède sûre- ment d’autres.

Cette eau malencontreuse surgit de deux sources voisines. L’une provient d’une démographie européenne des plus régressives a laquelle la France, chance qui devrait s’éclaircir un jour, participe le moins. Mais, dans tous les pays européens, la baisse du taux de natalité, celle du taux de reproduction net provoqueront à coup sûr une baisse de la population totale accompagnée de son vieillissement qui à partir de 2020, se manifestera par la montée impressionnante d’un quatrième âge (+ 75 ans) en situation de dépendance physique et psychologique. Toute population déclinante pèse sur l’investissement et toute population vieillissante met en cause la consommation sacrifiée à l’épargne dont nous sommes d’ailleurs les champions (17 % du revenu disponible). Moins de recherche aussi d’autant que les services personnels d’intendance, de santé, l’éducation et d’assistance en tout celui prennent chaque armée davantage le pas sur une industrie qui fit notre glorieuse croissance.

La deuxième source, d’un débit au moins équivalent, prend toute sa force en plusieurs trous d’un relief tourmenté. Il s’agit d’une politique économique dite libérale, ayant totalement échappé aux nations, privées de politiques monétaire, de change, budgétaire et fiscale pour relever d’un triumvirat Francfort-Amsterdam-Bruxelles dont les membres ne sont pas des plus soudés sinon en adoptant chacun pour sa part et en son domaine une politique d’anticroissance. La Banque centrale européenne de Francfort ne vit que de son taux d’isolation de- venu à l’occasion des soldes un taux de déflation ; Bruxelles est obsédée par le consommateur en oubliant que ce statut implique la possessions d’un emploi. Et Amsterdam s’en remet à l’idée fixe de réduire un déficit budgétaire qui demeure aujourd’hui le seul moteur de la croissance . Bref, pour ces trois pôles de gouvernance, Keynes est mort et enterré, ce qui est on ne peut plus erroné.

Qui est Keynes ? Très peu nombreux sont ceux qui savent qu’il est aujourd’hui le conseiller spécial, secret mais très écouté, du président Bush, qui en a suivi toutes les recommandations ou presque. Un déficit budgétaire des plus systématiques, plus de 450 milliards de dollars, soit près de 4 % du produit national, auquel s’abreuve la croissance du continent nord-américain et de l’Asie ; un taux d’intérêt désormais voisin de zéro, encore plus bas et surtout plus efficace que rêvé, puisque permettant de lancer à très bon prix non seulement le déficit budgétaire mais aussi celui de la balance extérieure apparemment insensible à l’usage de l’arme préférée du conseiller : une dévaluation de près de 30 % du dollar par rapport à " notre " euro. Aucun doute sur l’Opportunité oraculaire (Alan Greenspan) et l’efficacité d’une telle politique : la croissance américaine devrait revenir rapidement à son niveau historique (3 %) et rester longtemps supérieure à la croissance européenne, très proche d’une stagnation, produit d’une démographie attristée et d’une politique économique libérale, article d’exportation s’il en fut, que l’Europe aura payé cher avec dévotion.

Est-ce par intelligence ? Est-ce pour s’en être remis à des institutions européennes mal ou pas coordonnées et indépendantes de la représentation populaire qui ne sauraient constituer une gouvernance fiable ni sur le plan politique - où elle est inexistante - ni sur le plan économique où elle conduit à ses errements actuels dont il faut attendre la prolongation ?

Mais non : l’Europe sait parfaitement ce qu’elle fait. Elle est finalement consentante à un régime de quasi-stagnation économique. Toujours pour les mêmes raisons démographiques, elle a désormais légué la rente comme : source privilégiée de revenu. Sa classe moyenne, des plus homogènes, est en définitive satisfaite de son niveau de revenu réel. Elle ne cherche plus ou peu à accumuler son capital collectif et individuel pas plus qu’à augmenter le salaire qui fut, on le sait, l’homme de toutes les négociations sociales durant les années d’inflation de croissance accélérée. Elle cherche avant tout à travailler le moins possible, une fois assurés de la permanence des avantages gratuits qui lui sont accordés (sauté, éducation, sécurité..) à travers les prélèvements sociaux constamment incriminés et toujours accrus. Cette classe moyenne a, d’une certaine façon. démocratisé la rente en obtenant qu’une fraction désormais majoritaire de son pouvoir d’achat soit totalement indépendante du travail accompli.

Le déclin démographique a définitivement installé dans le domaine politique le pouvoir des rentiers. Les retraites votent à 80 %, les jeunes actifs à 30 %.

Qui dans ces conditions serait assez fou pour briguer un mandat politique en mettant en cause toutes les formes actuelles de la rente ?

Entre l’Europe et les Etats-Unis, l’opposition est bien là.

Leur politique keynésienne est faite pour la croissance, le profit d’abord mais le salaire ensuite et non pour une rente qui a toujours été considérée avec grande suspicion. La politique dite libérale de l’Europe est aujourd’hui faite pour les rentiers. On ne doit donc ni s’étonner de sa stagnation économique ni que, sur le plan politique, l’Europe ne soit plus un acteur de la mondialisation, mais une espèce de poids lourd, ayant même de l’embonpoint, et cet air de santé des quinquagénaires ayant réussi ; un poids presque mort.


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