- Introduction, p1
- Le legs de l’histoire, p1
- L’Europe en question, p3
- L’enjeu des pouvoirs régaliens, p5
- La quête de l’unité, p7
- Sortir de l’incertitude, p8
- Conclusion, p9
L’appel de l’Eglise
Sans relâche, et depuis des siècles, les Papes se tournent vers les Patriarches de Constantinople, d’Athènes, de Moscou, vers les empereurs et les rois, tant catholiques qu’hétérodoxes. Ils en appellent inlassablement à l’unité des chrétiens sur tout le continent. Ils maintiennent contre vents et marées la transcendance absolue du christianisme sur tout pouvoir politique. Ils défendent l’indépendance du siège apostolique vis-à-vis du césaro-papisme byzantin. Il inspirera le schisme de Constantinople, la querelle du sacerdoce et de l’Empire en Allemagne, le gallicanisme en France, en Angleterre la fronde d’Henri VIII et le Test Act qui place l’Eglise anglicane sous l’autorité de dynasties successives sous la condition qu’aucune ne se soumette au siège pontifical.
Les Papes appellent désormais à l’unité avec d’autant plus de conviction et d’espoir que le schisme de Constantinople paraît vain, que les protestants n’ont plus de raisons de protester, qu’ils sont en outre divisés entre ceux qui niant le libre arbitre se soumettent aux princes et ceux qui, au contraire, prônant le libre examen, prêchent avec d’autres un individualisme libéral qui peut conduire à l’anarchie de la pensée et des moeurs.
La domination soviétique disparue, la Pologne a resurgi au coeur des peuples slaves encore en quête de leur visage et d’états pour les gouverner. Catholique entourée d’hétérodoxes, elle n’a pas autant que d’autres partagé l’héritage de Rome. L’Ukraine à son tour renoue avec son passé, et la Sublime Porte repliée sur les vestiges des remparts de Constantinople regarde l’Europe comme dans un rêve évanoui. Sur les terres qu’elle a évacuées, Daces, Bulgares, Grecs et Macédoniens reprennent vie et souffle et s’efforcent de renouer les fils de l’histoire entremêlés par des dynasties et des puissances étrangères au mépris de leur identité singulière si longtemps bâillonnée. En Israël, perdus parmi les enfants d’Agar, campant dans les sables sur les décombres du monde gréco-romain, certains veulent se venger d’Hadrien et rêvent de reconstruire le Temple, renouant ainsi l’unique filiation divine qui donnerait à Israël vocation à gouverner l’humanité.
Aucune de ces tentatives ne remembre l’Empire ni ne réussit à réduire durablement la fracture tracée par l’édit de Théodose au travers de la défunte Yougoslavie. Elle sépare encore les Croates des Serbes, les Serbes chrétiens des Serbes devenus musulmans, les Bosniaques, les catholiques des orthodoxes, les peuples de la mer des peuples de la terre. A l’aube du siècle qui vient, c’est de part et d’autre de cette ligne que s’observent les différences principales, les décalages historiques significatifs, les schismes les plus tenaces, les passions théocratiques, les obstacles les plus forts à l’unité politique du cap eurasien.
L’ex-Yougoslavie est le champ clos où s’affrontent, à petite échelle, les forces qui balkanisent l’Europe et la déchirent encore. Elle est le point singulier où se heurtent, séquelle de l’histoire, les adeptes de l’Islam d’autrefois qui rêvait de détruire la civilisation chrétienne gréco-romaine en son coeur, sur le continent lui-même. Ce rêve brisé d’abord à Poitiers puis plus tard sous les remparts de Vienne, a eu néanmoins raison de l’Afrique chrétienne, l’a détruite. La rive sud de la Méditerranée n’en a pas moins vocation à se réunir au monde gréco-romain au nord.
Peuples de la mer et de la terre se retrouvent
Libres plus tôt les unes par rapport aux autres, les nations d’occident, héritières de l’alliance romaine entre la liberté et le droit de propriété, après avoir éradiqué l’esclavage antique, ont atteint des niveaux de développement et des formes d’organisation qui leur permettent de réunir leurs peuples et de coopérer par leurs Etats. Peuples riverains de la mer, sans exception, ils se répandirent sur tous les continents. Scandinaves, Portugais, Espagnols, Anglais, Français, Hollandais, Belges, Italiens et les Allemands les derniers, s’en iront peupler et conquérir l’Amérique, se partageront l’Afrique et pour quelque temps feront plier l’Asie.
Combien de nations nouvelles n’ont-ils pas enfantées dans un gigantesque métissage que pères et fils doivent assumer de part et d’autres des océans ? Métissage des corps et des âmes, des croyances, des langues et des cultures, apparition de nouveaux Etats dont ils tracèrent les frontières et qui renvoient à l’Europe l’image amplifiée de sa diversité originelle.
Les Européens de la mer savent bien que l’Europe est sans rivage. Le projet de se replier sur le vieux continent dans un confort provincial leur paraît un reniement suicidaire. Leur aventure outre-mer achevée, il leur faut certes réintégrer le berceau ancestral mais sans pour autant oublier les nations enfantées aux bords d’autres rivages.
Les nations d’Orient, celles de la terre, conservent sur leur sol les empreintes de la servitude laissées par les empires mongol, russe et ottoman, puis soviétique. Ils leur fermèrent l’accès à la mer et au monde, leur interdirent d’expérimenter la liberté et la propriété. Le ressac de leur jeune liberté n’a pas encore effacé sur le sable l’empreinte laissée par les armées des tyrans et le galop des faux prophètes. Aussi loin qu’ils portent leur regard, les slaves ne perçoivent que de pâles et fugitifs reflets de l’ordre antique. Seuls les fils des Daces, leurs frères bulgares et ukrainiens peuvent-ils évoquer des temps de paix, d’épanouissement et d’ordre mais si peu de liberté et pour si peu de temps !
Il leur faut renouer les fils de leur histoire depuis le temps si lointain où le cours en fut rompu et s’ouvrir à un monde qu’aucun rivage marin ne les invitât à découvrir, voiles offertes aux vents. A peine libérées de longues et pesantes dominations, elles sont encore en quête d’une identité certaine, d’un territoire incontesté et d’une société et d’un Etat qui soient de Droit. Pour certaines, c’est un résurgence tragique de l’histoire, d’"une pureté ethnique", nouvel alibi aux haines religieuses.
Depuis 1945 à l’ouest et la chute du mur de Berlin à l’est, le grand livre de l’histoire européenne s’ouvre à nouveau et chacun pourra y écrire sur des pages dont beaucoup sont encore vierges de sang. Le drame qui déchire l’antique Dalmatie témoigne qu’il est difficile d’instaurer la paix si les frontières n’ont pas le consentement des peuples, si les minorités ne peuvent s’exprimer, si les clergés s’excluent et si les nations se déifient au point de se détruire mutuellement. Il faut fonder sur l’héritage de Rome, une nouvelle alliance.
Une nouvelle alliance
Rome scella l’alliance primordiale entre la liberté d’agir et le droit de disposer de ses biens, source de la paix civile, de la création des richesses et de leur libre circulation sur les rives de la Méditerranée. Aussi le Traité qui devait fonder la nouvelle Europe sur les ruines de la guerre et les rivalités des Etat-nation y fut-il signé et conserve-t-il son nom. Ce n’est pas fortuit. Mais comment rassembler les Européens, si l’héritage de Rome, celui du Droit essentiellement, n’est pas encore partagé avec ceux qui en furent privés si longtemps ?
Après quinze siècles de déchirements et d’affrontements dynastiques, de schismes religieux, de guerres de religion, d’invasions, de tentatives infructueuses de restauration impériale, de révolutions prêchées par des idéologues, d’athéismes d’Etat, de luttes nationales et d’aventures tragiques, alors que, quittant leurs rivages, les Européens ont ensemencé le monde et donné leur identité nouvelle à la plupart des nations sur tous les continents, le seul fait politique vraiment nouveau depuis l’Edit de Théodose, c’est que plus aucune dynastie, plus aucun peuple, plus aucune nation ni aucun Etat ni a fortiori aucun Empire d’Europe ne peut désormais réunifier l’Europe à son avantage ni la dominer selon ses vues quand bien même y prétendrait-il s’il en existait encore un.
Précisément, Rome fascine à nouveau les esprits parce que respectueuse des peuples, de leurs langues et de leurs croyances, elle perpétua leur identité à l’abri de ses légions, des toges de ses magistrats et du sceptre de ses proconsuls. Elle les protégea des barbares, les intégra, conserva les écrits, organisa un marché unifié et prospère où la meilleure monnaie circulait librement à l’avantage de tous, même à celui des rabbins de Judée. Parce qu’elle inventa les principes fondateurs des droits individuels permettant à chaque citoyen de posséder et d’agir, de coopérer par contrats, sources d’un ordre juridique qu’un droit public devait garantir comme la vraie "res publica", elle-même placée sous la garde de l’Empereur.


