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Le legs de l’histoire

L’Europe des incertitudes par François Lefèbvre

Sortir de l’incertitude

mardi 24 mars 2009, par Administrateur

Avant-Propos.

L’affaire européenne trouble les esprits, handicape les projets, inhibe les gouvernements. Elle entretient les Européens dans l’expectative voire l’im­puissance. L’incertitude règne en Europe alors qu’apparaissent des signes d’affaiblis­sement, notamment démographique, et que de nouvelles nations con­testent aux Européens les avantages qu’ils ont acquis au cours des siècles. Ils ont bien conscience de difficultés et de menaces qui les concer­nent en même temps mais se divisent sur la nécessité et les moyens de les surmonter. Les uns entendent y parvenir par leurs propres moyens dans l’indépendance, d’autres croient plus efficace de coopérer entre nations par l’intermédiaire des Etats et selon diverses formes. D’autres encore estiment que ce sont les person­nes elles-mêmes qui, de par et d’autre des frontiè­res, doivent pouvoir s’en­tendre et coopérer par toutes sortes de concerta­tions et de contrats. Aucune de es n’est en réalité exclusive de l’au­tre.

En tous les cas, les Européens aimeraient sûrement qu’un ordre politique stable s’ins­taure définitive­ment sur le cap eurasien et y fasse régner la paix. Mais ils rejettent l’idée qu’un tel ordre procède de la domination d’une puissance européenne ou autre. Ce qu’ils savent, mieux que les Américains, c’est qu’un ordre politique régional quelconque, particulière­ment européen, n’est plus isolable des autres et que chacun doit être un des piliers de l’ordre planétaire.

L’appel de l’Eglise

Sans relâche, et depuis des siècles, les Papes se tournent vers les Patriarches de Constantinople, d’Athènes, de Moscou, vers les empereurs et les rois, tant catholiques qu’hétérodoxes. Ils en appellent inlassablement à l’unité des chrétiens sur tout le continent. Ils maintiennent contre vents et marées la transcendance absolue du christianisme sur tout pouvoir politi­que. Ils défendent l’indépendance du siège apostolique vis-à-vis du césaro-pa­pisme byzantin. Il inspirera le schisme de Constantinople, la querelle du sacerdoce et de l’Empire en Allemagne, le gallicanisme en France, en Angleterre la fronde d’Henri VIII et le Test Act qui place l’Eglise anglicane sous l’auto­rité de dy­nasties successives sous la condition qu’aucune ne se soumette au siège pontifical.

Les Papes appellent désormais à l’unité avec d’autant plus de conviction et d’espoir que le schisme de Constantinople paraît vain, que les protes­tants n’ont plus de raisons de protester, qu’ils sont en outre divisés entre ceux qui niant le libre arbitre se soumettent aux princes et ceux qui, au contraire, prônant le libre examen, prêchent avec d’autres un individualisme libéral qui peut conduire à l’anarchie de la pensée et des moeurs.

La domination soviétique disparue, la Pologne a resurgi au coeur des peuples slaves encore en quête de leur visage et d’états pour les gouver­ner. Catholique entourée d’hétérodoxes, elle n’a pas autant que d’autres partagé l’héritage de Rome. L’Ukraine à son tour renoue avec son passé, et la Sublime Porte repliée sur les vestiges des remparts de Constantinople regarde l’Europe comme dans un rêve évanoui. Sur les terres qu’elle a évacuées, Daces, Bulgares, Grecs et Macédoniens reprennent vie et souf­fle et s’effor­cent de renouer les fils de l’histoire entremêlés par des dynas­ties et des puissances étrangères au mépris de leur identité singu­lière si longtemps bâillonnée. En Israël, perdus parmi les enfants d’Agar, campant dans les sables sur les décombres du monde gréco-romain, certains veu­lent se ven­ger d’Hadrien et rêvent de reconstruire le Temple, renouant ainsi l’unique filia­tion divine qui donnerait à Israël vocation à gouverner l’hu­manité.

Aucune de ces tentatives ne remembre l’Empire ni ne réussit à réduire du­rablement la fracture tracée par l’édit de Théodose au travers de la défunte Yougoslavie. Elle sépare encore les Croates des Serbes, les Serbes chré­tiens des Serbes devenus musulmans, les Bosniaques, les catho­liques des orthodoxes, les peuples de la mer des peuples de la terre. A l’aube du siècle qui vient, c’est de part et d’autre de cette ligne que s’obser­vent les différences principales, les décalages historiques significatifs, les schismes les plus tenaces, les passions théocratiques, les obstacles les plus forts à l’unité politique du cap eura­sien.

L’ex-Yougoslavie est le champ clos où s’affrontent, à pe­tite échelle, les forces qui balkanisent l’Europe et la déchirent encore. Elle est le point sin­gulier où se heurtent, séquelle de l’histoire, les adeptes de l’Islam d’autre­fois qui rêvait de détruire la civilisation chrétienne gréco-romaine en son coeur, sur le continent lui-même. Ce rêve brisé d’abord à Poitiers puis plus tard sous les remparts de Vienne, a eu néanmoins raison de l’Afrique chré­tienne, l’a détruite. La rive sud de la Méditerranée n’en a pas moins voca­tion à se réunir au monde gréco-romain au nord.

Peuples de la mer et de la terre se retrouvent

Libres plus tôt les unes par rapport aux autres, les nations d’occident, héritières de l’alliance romaine entre la liberté et le droit de propriété, après avoir éradiqué l’esclavage antique, ont atteint des niveaux de développe­ment et des formes d’organisation qui leur permettent de réunir leurs peu­ples et de coopérer par leurs Etats. Peuples riverains de la mer, sans ex­ception, ils se répandirent sur tous les continents. Scandinaves, Portugais, Espagnols, Anglais, Français, Hollandais, Belges, Italiens et les Allemands les derniers, s’en iront peupler et conquérir l’Amérique, se partageront l’Afrique et pour quelque temps feront plier l’Asie.

Combien de nations nouvelles n’ont-ils pas enfantées dans un gigantes­que métissage que pères et fils doivent as­sumer de part et d’autres des océans ? Métissage des corps et des âmes, des croyances, des langues et des cultures, apparition de nouveaux Etats dont ils tracèrent les frontières et qui renvoient à l’Europe l’image amplifiée de sa diver­sité originelle.

Les Européens de la mer savent bien que l’Europe est sans rivage. Le projet de se replier sur le vieux continent dans un confort provincial leur pa­raît un reniement suicidaire. Leur aventure outre-mer achevée, il leur faut certes réintégrer le berceau ancestral mais sans pour autant oublier les na­tions enfantées aux bords d’autres rivages.

Les nations d’Orient, celles de la terre, conservent sur leur sol les em­preintes de la servitude laissées par les empires mongol, russe et ottoman, puis soviétique. Ils leur fermèrent l’accès à la mer et au monde, leur interdi­rent d’expérimenter la liberté et la propriété. Le ressac de leur jeune liberté n’a pas encore effacé sur le sable l’empreinte laissée par les armées des tyrans et le galop des faux prophètes. Aussi loin qu’ils portent leur regard, les slaves ne perçoivent que de pâles et fugitifs reflets de l’ordre anti­que. Seuls les fils des Daces, leurs frères bulgares et ukrainiens peuvent-ils évoquer des temps de paix, d’épanouissement et d’ordre mais si peu de li­berté et pour si peu de temps !

Il leur faut renouer les fils de leur histoire depuis le temps si lointain où le cours en fut rompu et s’ouvrir à un monde qu’aucun rivage marin ne les invitât à découvrir, voiles offertes aux vents. A peine libérées de longues et pesantes dominations, elles sont encore en quête d’une identité certaine, d’un territoire incontesté et d’une société et d’un Etat qui soient de Droit. Pour certaines, c’est un résurgence tragique de l’histoire, d’"une pureté ethnique", nouvel alibi aux haines religieuses.

Depuis 1945 à l’ouest et la chute du mur de Berlin à l’est, le grand livre de l’histoire européenne s’ouvre à nouveau et chacun pourra y écrire sur des pages dont beaucoup sont encore vierges de sang. Le drame qui déchire l’antique Dalmatie témoigne qu’il est difficile d’instaurer la paix si les frontiè­res n’ont pas le consentement des peuples, si les minorités ne peuvent s’exprimer, si les clergés s’excluent et si les nations se déifient au point de se détruire mutuellement. Il faut fonder sur l’héritage de Rome, une nou­velle alliance.

Une nouvelle alliance

Rome scella l’alliance primordiale entre la liberté d’agir et le droit de dis­poser de ses biens, source de la paix civile, de la création des richesses et de leur libre circulation sur les rives de la Méditerranée. Aussi le Traité qui devait fonder la nouvelle Europe sur les ruines de la guerre et les rivalités des Etat-nation y fut-il signé et conserve-t-il son nom. Ce n’est pas fortuit. Mais comment rassembler les Européens, si l’héritage de Rome, celui du Droit essentiellement, n’est pas encore partagé avec ceux qui en furent pri­vés si longtemps ?

Après quinze siècles de déchirements et d’affrontements dynastiques, de schismes religieux, de guerres de religion, d’invasions, de tentatives infruc­tueuses de restauration impériale, de révolutions prêchées par des idéolo­gues, d’athéismes d’Etat, de luttes nationales et d’aventures tragiques, alors que, quittant leurs rivages, les Européens ont ensemencé le monde et donné leur identité nouvelle à la plupart des nations sur tous les continents, le seul fait politi­que vraiment nouveau depuis l’Edit de Théodose, c’est que plus aucune dynastie, plus aucun peuple, plus aucune nation ni aucun Etat ni a fortiori aucun Empire d’Europe ne peut désormais réunifier l’Europe à son avantage ni la dominer selon ses vues quand bien même y prétendrait-il s’il en existait encore un.

Précisément, Rome fascine à nouveau les esprits parce que respec­tueuse des peuples, de leurs langues et de leurs croyances, elle perpétua leur identité à l’abri de ses légions, des toges de ses magistrats et du sceptre de ses proconsuls. Elle les protégea des barbares, les in­tégra, con­serva les écrits, organi­sa un marché unifié et prospère où la meilleure monnaie circulait libre­ment à l’avantage de tous, même à celui des rabbins de Judée. Parce qu’elle inventa les principes fondateurs des droits indivi­duels permettant à chaque citoyen de posséder et d’agir, de coopérer par contrats, sources d’un ordre juridique qu’un droit public devait garantir comme la vraie "res publica", elle-même placée sous la garde de l’Empereur.


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Responsable éditorial : Jacques MYARD