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Le legs de l’histoire

L’Europe des incertitudes par François Lefèbvre

Sortir de l’incertitude

mardi 24 mars 2009, par Administrateur

Avant-Propos.

L’affaire européenne trouble les esprits, handicape les projets, inhibe les gouvernements. Elle entretient les Européens dans l’expectative voire l’im­puissance. L’incertitude règne en Europe alors qu’apparaissent des signes d’affaiblis­sement, notamment démographique, et que de nouvelles nations con­testent aux Européens les avantages qu’ils ont acquis au cours des siècles. Ils ont bien conscience de difficultés et de menaces qui les concer­nent en même temps mais se divisent sur la nécessité et les moyens de les surmonter. Les uns entendent y parvenir par leurs propres moyens dans l’indépendance, d’autres croient plus efficace de coopérer entre nations par l’intermédiaire des Etats et selon diverses formes. D’autres encore estiment que ce sont les person­nes elles-mêmes qui, de par et d’autre des frontiè­res, doivent pouvoir s’en­tendre et coopérer par toutes sortes de concerta­tions et de contrats. Aucune de es n’est en réalité exclusive de l’au­tre.

En tous les cas, les Européens aimeraient sûrement qu’un ordre politique stable s’ins­taure définitive­ment sur le cap eurasien et y fasse régner la paix. Mais ils rejettent l’idée qu’un tel ordre procède de la domination d’une puissance européenne ou autre. Ce qu’ils savent, mieux que les Américains, c’est qu’un ordre politique régional quelconque, particulière­ment européen, n’est plus isolable des autres et que chacun doit être un des piliers de l’ordre planétaire.

 Introduction

L’Empire romain lui-même organisa déjà le monde connu bien au-delà des limites du latium et au bénéfice d’intérêts autres que ceux du seul peuple romain. Il se voulait universel mais, adossé à la Méditerranée, il ne pouvait s’en écarter sans se disloquer. D’une certaine manière, il préfigura un ordre mondial, celui qui aujourd’hui doit baigner tous les rivages de la terre et non plus seulement ceux de la "Mare nostrum". C’est de toute évi­dence l’enjeu principal de l’humanité et l’objectif assigné par l’histoire aux nations devenues souveraines.

C’est un pilier européen de cet ordre qu’il faut construire, un pilier princi­pal en raison de ce que la plupart des nations européennes connaissent et fréquentent le monde et qu’elles l’ont enfanté, à commencer par les Etats-Unis d’Amérique. Quelle mère se détourne de ses fils même quand ils ont à ce point grandi ?

Mais que veulent exactement les gouvernants quand ils proclament leur détermination à "construire" l’Europe, invitent leurs concitoyens à s’y enga­ger et leur imposent des contraintes à cette fin ?

Est-ce pour répondre à une aspiration des peuples eu­rasiens à se ras­sembler ou les forcer à surmonter les réticences et la prudence qui les re­tiennent hésitants face à une nouvelle béance de leur histoire ?

Les Européens veulent-ils se réunir pour dominer, mais qui ? pour se dé­fen­dre, mais de qui ? de peuples autrefois humiliés et qui aspireraient à se venger ?

S’il s’agit de rayonner, alors auprès de qui, à quelles fins et comment ? Quel rôle en ce cas pour chaque nation et pour toutes ensemble ? Quelle vigi­lance exer­cer si­multanément et quel lien conserver avec les peuples et les nations d’autres continents plus particulièrement familiers ?

Un Empire continental européen, qui ne dirait pas son nom, serait-il à ces fins nécessaire ? et si oui, comment l’instituer ? Peut-il ignorer que certai­nes des nations qu’il réunirait ont caressé le rêve impé­rial, qu’elles en conservent le souvenir, que certaines cultivent en secret la nostalgie de leurs éphémères succès comme d’autres macèrent l’amertume de leurs échecs ou n’oublient pas qu’elles furent soumises ?

Ni le Traité de Maastricht ni les gouvernants n’apportent de réponse claire et objective à de telles questions alors que les nations se les posent toutes en même temps. "Clef de nos songes", selon Plutarque, l’histoire nous aide à éclairer la réponse à la question de savoir ce que peut signifier réelle­ment faire l’Europe.

A bien la considérer, depuis la disparition de l’Empire romain d’Occident, puis d’Orient, l’histoire de l’Europe est dominée par des tentatives succes­sives de l’organiser comme un empire continental sans cesse défait, parce que presque toujours inspirées par l’ambition d’un peuple plus fort à domi­ner d’autres plus faibles. Néanmoins le principe impérial a su quelquefois ré­unir sans con­fondre, harmoniser sans uniformiser, protéger les peuples sans les enfer­mer derrière d’infranchissables remparts ni assurer la domi­nation exclusive de l’un sur d’autres menaçant la paix :dessein qui aujour­d’hui n’est à la porté d’aucune nation en Europe.

 Le legs de l’histoire

La nostalgie de l’ordre impérial

Aussi loin que porte notre regard sur l’horizon de l’histoire il perçoit le rayonnement crépusculaire du grand empire antique. Rome éclaire encore le destin des peuples qu’elle rassembla naguère. L’Empire fascine. L’évocation de sa grandeur, les vestiges de son art, la force de ses écrits, grecs et latins, les signes de sa prospérité et le souvenir de la paix civile puis religieuse qu’il fit régner avant de disparaître, hantent nos mémoires comme les échecs des tentatives pour en restaurer au moins le principe.

Bientôt sanctifié par l’Eglise catholique, l’Empire romain lui donne un corps où affermir son âme. Il faudra attendre plusieurs siècles pour que forte de ses assises temporelles et de ses dogmes, l’Eglise franchisse le "limes" pour aller au-devant des barbares, se répandre en Europe et de là sur toute la terre. Avant que la France ne naisse du baptême de Clovis, Rome n’est déjà plus depuis longtemps la bête immonde à laquelle se prostitua la Jérusalem d’Hérode Antipas, détruite trois cents ans aupara­vant par Titus puis débaptisée par Hadrien. C’est la Gaule romanisée puis christianisée qui perpétue à l’ouest, les acquis de la civilisation romaine. Aussi l’idée impériale inspirera-t-elle longtemps ses princes, ses rois, ses empereurs, mais rassembleurs de terres et de peuples, les Capétiens en fi­rent une na­tion et non pas un Empire. Aujourd’hui, elle ne peut plus pré­tendre en former un aux confins des frontières qui l’enferment.

Une longue succession de tentatives manquées

Des tentatives de le restaurer, ne serait-ce que de façon symbolique, el­les resurgissent sans cesse. Clovis, investi par l’Empereur Athanase, exerce sur la Gaule romaine les pouvoirs de l’Empereur d’Occident disparu, Dagobert s’allie à l’Empereur Héraclius, Justinien reconquiert l’Italie du nord et s’allie aux princes francs d’occident. Mérovingiens et Carolingiens repoussent les normands dévastateurs et les musulmans hérétiques et "assassins" au-delà des terres autrefois ro­maines, Charlemagne remem­bre l’Empire d’Occident à nouveau juxtaposé à celui d’Orient. Henri I er de France épouse Anne de Kiev, les capétiens, "empereur en leur royaume", se veulent aussi légitimes en Europe que les fils de Lothaire et le drap mortuaire de chaque roi de France défunt est dé­posé sur la tombe de Charlemagne à Aix la Chapelle jusqu’à celui de Louis XV. Les premiers ca­pétiens épousent des princesses carolingiennes mar­quant ainsi qu’ils per­pétuent la lignée du Grand Empereur.

Plus tard, les croisés secourent Byzance et fondent le royaume franc de Jérusalem, avant-garde de l’Europe sur les terres musulmanes qui ignore Israël. Les chevaliers teutoniques barrent la route aux slaves. Seul le Saint Empire romain germanique continuera, au coeur de l’Europe, à porter le si­gne impérial originel. Charles Quint s’en prévaudra pour tenter de s’inféo­der le Roi de France. Empereur en son Royaume, comme son sacre le lui rappelle, il s’y opposera et ne consentira à aucune allégeance. C’est sur un pied d’égalité qu’il recevra Charles Quint.

Plus tard à l’est, les Romanof construisent la Russie à coups d’épée comme avant eux les Capétiens, la France. Ils se veulent les successeurs de Byzance et Moscou, la troisième Rome. Elle héberge pour quelques siècles les rameaux défaits des premières et rayonnantes églises d’Orient, abandonnées aux sultans. Entre temps, la bibliothèque d’Alexandrie est brûlée, Sainte Sophie travestie, Athènes commerce encore mais n’écrit plus. Les Russes relaient les Grecs réduits pour repousser les Ottomans en Asie.

Plus près de nous…le Pacte de famille voulu par Louis XVI, la Révolution française s’ingérant pour asseoir le règne universel de la liberté, Napoléon et son éphémère Empire, la Sainte alliance rompue par Bismarck, la S.D.N im­puissante, Hitler le dernier qui, comme Bonaparte, distribue à ses ar­mées des enseignes romaines et prétend unifier l’Europe, quant à Moscou… ! Sans fin resurgit la nostalgie d’un ordre européen sur le cap eu­rasien.


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