Affaire de géopolitique nationale, certes, mais aussi européenne et mondiale, tant dans ses causes que dans ses effets.
Nationale, parce que des Français sont des acteurs de première ligne, comme toujours, dans cette entreprise néfaste. Européenne, parce que l’Europe, non pas une Europe - que nous aimons et souhaitons - de Nations souveraines, mais une Europe fédérale ultra libérale dans son idéologie et dictatoriale, voire totalitaire, dans son fonctionnement, y participe, à la fois en elle-même et en sa qualité de relais de l’Empire anglo-saxon. Plus largement mondiale, parce que la France est un obstacle principal à l’exercice plein de l’hégémonie de cet Empire, qui cherche, dans sa logique implacable, à écarter cet obstacle.
Parlons d’abord des Etats-Unis :
parce qu’ils sont partout à l’œuvre, notamment en Europe. Citons Philippe de Villiers : « Les États-Unis d’Europe, c’est les États-Unis en Europe ».
Pourquoi les États-Unis d’Amérique voient-ils en la France - et en la Francophonie - le premier obstacle à écarter sur leur route vers la domination mondiale, du moins dans leur volonté affichée d’y parvenir, dans leur « destinée manifeste » ?
Parce que la France représente et sécrète, plus que presque tous les autres pays en dehors de la Chine, des contrepoids et contre-modèles dans de nombreux domaines :
- Elle représente d’abord la seule autre conception rivale de l’universalisme (partagée par la plupart des pays de la Communauté francophone). D’un côté, l’universalisme américain supérieur, de « peuple élu » manifestement béni par sa réussite matérielle et sa richesse évidentes, qui, sans vouloir connaître les autres et leurs différences, leur dit de l’imiter, s’ils veulent sortir de leur infériorité et de leur pauvreté. De l’autre, un universalisme plus catholique, plus ouvert aux autres, à leurs différences, au dialogue avec eux, pour faire, avec leurs apports, une synthèse d’une humanité tout entière élevée. Que ce soit vers un « point oméga » à la Teilhard de Chardin, ou dans les avatars de fraternité et de laïcité du message révolutionnaire, sécularisation du premier. Non pas une pyramide, mais une tour. C’est, sans doute, le plus redoutable défi lancé à l’Amérique, le plus explosif.
- La France, avec la Francophonie, est, en dehors de l’Islam et de la Chine, le pôle de rejet de l’Empire le plus naturel pour nous, mais le plus inattendu pour les Américains, parce qu’ils le croyaient le plus proche d’eux, et sont évidemment déçus. C’est pourtant une vieille tradition : François 1er, puis Richelieu, contre les Habsbourg ; la République contre le Reich ; de Gaulle ; et même Chirac dans la récente affaire d’Irak… Les États-Unis en veulent d’abord aux alliés et amis de ne pas être les premiers à s’aligner derrière leur vérité, leurs objectifs, et leurs intérêts.
- La France, avec la Francophonie, entraîne d’autres pays à refuser la conception huntingtonienne du « choc des civilisations » et prône activement le dialogue des cultures, notamment entre les Orients et les Occidents. Selon elle, l’Occident n’est pas unique, et n’a pas, contrairement à ce qu’écrit Samuel Huntington, un seul État-phare, les États-Unis. Ver dans le fruit. Mauvais élève francophone qui pourrit toute la classe.
- La France du « Royaume contre l’Empire », de la « citoyenneté », de la « Cité » à l’opposé du « global village », est le parangon, l’archétype de l’État nation, républicain, laïque de surcroît, qui, au moins en théorie, rejette à la fois les groupes de pression qui aux États-Unis font l’État, les régionalismes et les communautarismes-apartheid prisés des Anglo-Saxons, et l’imprégnation par la religion de la vie publique et de la conduite de l’État (« In God we trust », « prayer breakfasts » lors de manifestations officielles, « destinée manifeste », prêches de Bush sur la lutte du Bien contre le Mal…). Parce que laïque, cette République ne peut entrer dans le camp d’une religion contre une autre. Ce témoin de l’existence d’une autre voie, vérité, et vie, de la possibilité de faire échouer le totalitarisme, doit être exécuté.
- La France est une empêcheuse de tournoyer, guerroyer, et écraser en rond, par son droit de veto au Conseil de Sécurité, par sa voix originale dans le monde, son capital de sympathies dans les pays arabes et musulmans, manifesté encore dans l’affaire de nos otages en Irak, dans le « Tiers-Monde », en Amérique latine, jusqu’en Chine ; et encore par sa force nucléaire indépendante, que les États-Unis avaient tenté en vain d’étouffer.
- La France, après les Romains, a diffusé dans bien des pays son droit écrit, seul vrai rival mondial - au moins pour le moment - du droit d’inspiration britannique, notamment dans les affaires, jusque dans les règles de comptabilité.


