2) C’est l’Europe fédérale, en fait l’Euraméricanie, que l’on veut nous imposer, qui constitue la menace la plus grave.
Par les institutions européennes :
Nous avons là des textes de traités non défavorables, et divers règlements – notamment le fameux règlement n°1 du 15 avril 1958, avec ses modifications ultérieures, qui énumère les langues officielles et de travail – favorables au plurilinguisme des institutions. Le français y bénéficie même, en droit, d’un traitement privilégié dans certaines instances de l’Union. Il est notamment la langue du délibéré dans le système juridictionnel communautaire.
- Mais dans ces institutions, les effets des traités de Maëstricht et d’Amsterdam, donnant à l’économie et au marché une prépondérance telle que les langues et les cultures en deviennent gênantes en tant que sources permanentes de diversité, de différences, et de contestation, voire de protection et de révoltes, se font sentir de plus en plus pesamment..
Ainsi, la Cour de Justice des Communautés européennes donne des textes fondamentaux de l’Union une interprétation qui va dans le sens du fédéralisme et d’une subordination sans cesse plus affirmée des législations – et Constitutions – nationales aux textes de toute nature de l’Union, y compris aux simples directives de la Commission.
Il apparaît que la Cour, en l’absence de dispositions culturelles dans les récents traités, cède à la même dérive que la Commission, et privilégie les directives à finalité économique, en faveur de la concurrence et d’une véritable idéologie du grand marché ,par rapport aux textes nationaux à finalité culturelle.
Or, les dérives des institutions européennes, de la Commission et des autres, vers une préférence généralisée pour l’usage de l’anglais constituent non seulement une violation de textes européens, mais un élément important d’un alignement général de l’Union européenne sur la plus grande puissance non européenne actuelle, puisque la langue est le véhicule et le signe du développement intellectuel, universitaire, scientifique, et finalement politique. Il est donc évident que tout processus de soumission en ce domaine est constitutif d’une politique d’abandon généralisé qui n’a pas été officiellement décidée par les peuples de l’Europe.
En 2003, les ministères des pays membres dont la langue est pourtant langue officielle et de travail à Bruxelles, reçoivent des organes de l’Union la plupart des documents de travail en anglais exclusivement. En France, l’organe interministériel qui coordonne les relations des ministères avec l’Union, loin de recommander à ceux-ci une attitude ferme de rejet, leur enjoint de travailler sur cette seule base, en invoquant l’urgence.
Au Parlement européen, le 13 octobre 1999, le Député Paul-Marie Coûteaux a dû écrire officiellement à la Présidente française, Mme Nicole Fontaine, qu’à la commission des affaires étrangères où il siégeait, il n’avait pu, à plusieurs reprises et dans des affaires différentes, obtenir la version française des textes distribués en séance. Il relève que « ce qui est exceptionnel, ce n’est pas que l’on ne puisse pas faire traduire en français : ce qui est exceptionnel, c’est que l’article 117 de notre règlement intérieur sur l’égalité des langues de l’Union soit respecté. »
A l’Office européen des brevets, sis à Munich depuis 1978, et dont les trois langues sont l’allemand, l’anglais et le français, la bataille est rude pour les sauvegarder, de même que dans la transposition au « brevet communautaire ».L’American Intellectual Property Law Association demande depuis des années aux pays européens d’adopter l’anglais comme seule langue des brevets. L’état actuel des négociations laisse craindre que l’on cède et que cela aboutisse à donner une prime sans contrepartie à la pénétration économique des entreprises anglo-saxonnes. Plus généralement, un pas décisif serait alors franchi dans la marginalisation du français comme langue de l’économie et de la technologie. Ce serait un recul très net du plurilinguisme et un succès pour le rouleau uniformisateur de la mondialisation libérale.
En outre, les facteurs qui pourraient être favorables à la Francophonie en Europe ne jouent guère ou sont empêchés d’influer sur le cours des choses :
En Belgique, c’est la Communauté française Wallonie-Bruxelles qui, sans guère de moyens, est responsable de la faible coopération multilatérale de la « Francophonie », alors qu’au sein de l’ « Union européenne », la voix belge est exprimée par le Royaume et son administration fédérale, pour lesquels le consentement à l’anglais permet, au moins dans les domaines linguistique et culturel, d’occulter les problèmes politiques internes.
La Suisse, non membre de l’UE, l’est de la Francophonie, dont seul le gouvernement fédéral traite. Or, ces questions, concernant moins de 20% des Helvètes, relèvent des cantons concernés, sans guère de moyens d’action internationale, et dont les habitants tendent de plus en plus à communiquer en anglais avec leurs concitoyens des autres cantons.
La coopération franco-allemande a été bien loin de produire en matière linguistique et culturelle, ce que la France et l’Allemagne étaient en droit d’en attendre. La clause du Traité de 1963 concernant le traitement privilégié de la langue du partenaire dans l’enseignement n’a pas été appliquée. Dans chacun des deux pays voisins, l’anglais est appris en première langue étrangère vivante par plus de 92% des élèves du primaire et du secondaire. La coopération militaire franco-allemande, commencée par la Brigade mixte, dans les deux langues, puis continuée par l’Eurocorps, a débouché sur l’adoption de l’anglais. Les rencontres des dirigeants sont en anglais.
En droit, dans les États membres et les pays candidats, l’Europe-institutions n’a rien à voir dans l’aménagement linguistique interne : statut de la ou des langues nationales, enseignement des langues étrangères. Le Conseil de l’Europe a adopté une recommandation en faveur de l’enseignement à égalité de deux langues étrangères dans les systèmes éducatifs.
En fait, les réalités et leur évolution prévisible, sont préoccupantes, du fait tant des États eux-mêmes que des empiètements de Bruxelles.
Les États tolèrent les dérives déjà citées. En outre, l’apprentissage de diverses langues étrangères, bien aménagé dans les textes, est remis en cause dans les faits. Ainsi la France, modèle théorique de plurilinguisme dans l’offre scolaire, privilégie en fait l’anglais à tous les niveaux. L’allemand et l’espagnol, presque seuls, résistent encore. Le portugais, l’arabe, langues du « Sud proche et de la Méditerranée » pour la France, ne peuvent être choisis, en fait, que par quelques milliers d’élèves. Médias et « élites » de chacun des pays membres braquent l’attention des populations, au détriment des États voisins, surtout sur les États-Unis, qui, de leur côté, modèlent l’Europe selon leurs propres vues : OTAN, Turquie… Les empiètements de Bruxelles découlent des orientations prioritaires du fédéralisme : primauté de l’économie, du libéralisme et de la libre concurrence. Il apparaît , dans cette optique, que les mesures de protection linguistique, sont autant d’obstacles à la libre circulation des marchandises et des hommes. Les biens culturels eux-mêmes sont traités en marchandises comme les autres. Ce qui se passe dans le domaine des langues régionales ou minoritaires – important pour l’aménagement linguistique à l’intérieur des États - illustre aussi la volonté de divers fédéralistes d’aller vers une Europe des régions, au détriment des Etats-nations et des grandes langues qui cimentent leur unité et les relient aussi au reste du monde. Les Allemands sont très allants sur ce sujet, pas seulement en Alsace (cf. les livres de Mme Yvonne Bollmann : « La bataille des langues en Europe », chez Bartillat, Paris 2001, et de Pierre Hillard : « Minorités et régionalismes dans l’Europe fédérale des régions », chez François-Xavier de Guibert, Paris 2001). Hostilité aux ensembles géo-linguistiques auxquels les États membres et candidats appartiennent :
Les liens politiques, culturels, linguistiques et de coopération des principaux pays européens avec leurs anciennes colonies pourraient être, en droit, affectés directement par les deux traités qui ont instauré et conforté la P.E.S.C. (politique extérieure et de sécurité commune). Faute de pouvoir encore communautariser dans les faits cette P.E.S.C., dont on voit bien, encore récemment dans l’affaire d’Irak, qu’elle est irréaliste, inapplicable, la politique de la Commission grignote. Elle tend au mieux à ignorer, au pis à saboter, les liens des principaux pays européens avec leurs ensembles géo-linguistiques, et à les couper de leur « grand large » : Elle fait pression pour faire transférer au FED (Fonds européen de Développement) les crédits bilatéraux d’aide au développement (ceux de la France étant les plus importants). Elle tente, chaque fois que l’occasion s’en présente, d’imposer de fait l’anglais dans les relations entre Bruxelles et les partenaires lusophones et francophones d’Afrique, dans les accords de Lomé ; elle a exigé des pays de l’Est européen (y compris de ceux qui sont membres de la Francophonie), candidats à l’Union, de ne traiter qu’en anglais avec ses institutions. Elle s’oppose, comme le fait l’ALENA en Amérique du Nord, par le Canada qui en est membre, à la constitution d’un « espace économique francophone » pourtant bien nécessaire à la Francophonie, plus spécialement dans les domaines « protection de la propriété intellectuelle » et « industries culturelles », où des préférences de droits et de circulation des biens, services et personnes, devraient être possibles.
L’Union européenne tend, en fait, à éloigner les Européens de la diversité qui constitue l’essence même de l’Europe, à les détourner des contacts et des dialogues entre eux au profit des tête-à-tête de plus en plus exclusifs de chaque pays avec les États-Unis d’Amérique du Nord, et à les couper de leurs « grands larges » et du dialogue avec le reste du monde, particulièrement avec l’espace méditerranéen et avec l’Afrique. Les dirigeants de la France, en s’orientant vers une Europe en anglais, commettent une forfaiture, trahissent leurs mandants, et abandonnent avec un mépris criminel, l’ensemble des pays et peuples francophones. Ils jettent la Francophonie aux orties.
L’Euraméricanie nie l’Europe, car elle est conçue comme exclusive des liens internationaux autres que ceux que l’État maître et « phare » approuve et décide, à l’image des interventions de l’OTAN. Il s’agit d’une régression et d’une mutilation contre lesquelles il convient de lutter. L’Euraméricanie est, en tout cas, incompatible avec le maintien de la France, de sa voix dans le monde, de sa langue, et avec l’épanouissement de la Francophonie. Et elle porte la guerre comme la nuée porte l’orage.


