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Par Albert Salon, ancien Ambassadeur.

Langue française et Francophonie : l’urgence d’un sursaut salutaire par A. Salon

Président du Forum francophone international ( FFI)-France.

jeudi 12 mars 2009, par Administrateur

Introduction.

Sous une apparence trompeuse de sécurité linguistique, un véritable bouleversement devient de plus en plus sensible, dans le consentement las et fataliste de la plupart de nos élites, mais aussi par la volonté zélée de certaines d’entre elles, de substituer l’anglais au français dans les fonctions « sérieuses », celles qui facilitent la réalisation du grand marché sans frontières et l’hégémondialisme de la puissance dominante, par Europe fédérale interposée, à laquelle la construction d’une Communauté francophone pourtant prometteuse est sacrifiée.

Un sursaut urgent s’impose, qui passe par le recouvrement d’une politique proprement française du français et de la Francophonie, et par le démantèlement des aspects fédéraux de la construction européenne, incompatibles avec cette politique.

 1)La poursuite des dérives actuelles mène tout droit, à terme plus rapproché qu’on ne le pense, à l’effondrement de la langue française et de la Communauté francophone.

En effet, en droit comme en fait, la sécurité linguistique dans laquelle les Français croient encore vivre n’est qu’une apparence trompeuse.

Le français paraît bien protégé en France. Ordonnance de Villers-Cotterêts, textes de la Révolution, de la République, article 2 de notre Loi Fondamentale : « la langue de la République est le français », loi du 4 août 1994, dite « loi Toubon »… En Europe, le Traité de Rome de 1957 et divers textes dérivés consacrent la place du français dans les institutions communautaires. Un droit comparable existe dans les organes de l’O.N.U. et maintes institutions internationales.

Entre États et gouvernements francophones a été créée une Communauté francophone, sur la base de la langue française.

Enfin, plus de trente pays ont inscrit dans leur droit interne que le français y est langue officielle, ou langue d’enseignement, ou y remplit les deux fonctions. Que peut-on craindre ?

Et pourtant :

  • En France, la disposition de notre Constitution relative à la langue de la République, et la loi Toubon – déjà édulcorée dès sa promulgation - commencent à être attaquées.

Dans leur immense majorité, nos compatriotes perçoivent que leur langue perd du terrain à l’extérieur. Ils n’imaginent pas qu’elle puisse perdre, à l’intérieur, son statut actuel.

Or, il est bel et bien sérieusement menacé, à terme, peut-être, d’une génération.

Subreptices, longtemps occultées voire minimisées, par les médias tel Le Monde, ces atteintes concernent tous les secteurs d’avenir de la vie nationale. Des associations en font état dans un rapport sérieux et sans complaisance, disponible à « Avenir de la langue française », 34 bis rue de Picpus, 75012 Paris. Quelques exemples en sont tirés :

Consommation et publicité : Les plus grandes entreprises, abritées souvent derrière leur caractère international, multinational, diffusent leurs produits en France avec des notices d’emploi non traduites ou accompagnées de traductions bâclées. Des sociétés distributrices de cinéma, promeuvent des films surtout américains, ou français par le statut, voire par les subventions reçues, mais tournés en anglais, par des affiches de moins en moins traduites.

Monde scientifique et technique : La domination de l’anglo-américain y est connue. Ce qu’on sait moins : les sciences dites « molles », humaines, sont elles aussi de plus en plus affectées. Surtout les organisateurs de congrès et colloques scientifiques en France en sont maintenant arrivés, y compris lorsque ces manifestations concernent en large majorité des Français et d’autres francophones, à y interdire purement et simplement l’emploi du français, les invitations elles-mêmes étant envoyées en anglais uniquement.

Enseignement : Les couches sociales les plus favorisées et les enseignants peuvent, encore aujourd’hui, scolariser leurs enfants dans de bonnes conditions. Dans les écoles qu’ils choisissent, et qui se créent pour eux, la maîtrise du français et de l’expression orale et écrite est encore assurée. Mais c’est de moins en moins le cas pour les couches sociales moins favorisées, et non pas seulement, comme on le croit trop souvent, pour les jeunes issus de l’immigration vivant dans des quartiers dits « difficiles ». L’école de la République jouant beaucoup moins bien le rôle remarquable d’égalisateur des chances et d’ascenseur social qui fut le sien, cette évolution engendre une grave fracture sociale et linguistique.

Dans l’enseignement élémentaire, une langue étrangère est actuellement introduite. l’anglais est en fait, à de rares exceptions près, la seule langue étrangère offerte.

Là se prépare, comme au Québec, une bilinguisation de la France, et, à terme, le passage du pays à la langue dominante.

Ce qui se passe dans l’enseignement supérieur complète ce qui précède.

Travail et emploi : Certes, en France, on continue à travailler la plupart du temps en français. Toutefois, l’emploi obligatoire de l’anglo-américain progresse rapidement. Même les grandes entreprises françaises, au prétexte de leur internationalisation croissante, imposent majoritairement à leurs cadres l’emploi de l’anglais en communication interne. Rares sont les très grandes qui, telle Michelin, résistent encore au mouvement.

Institutions internationales : Le recul du français, en fait plus qu’en droit, dans ces diverses institutions, est, comme dans les sciences, relativement mieux connu. On ignore encore trop, cependant, que nos représentants français sont les premiers à y contribuer, au mépris des instructions des Premiers Ministres et ministres des Affaires étrangères successifs, instructions du reste données plus pour la bonne forme que pour exprimer une vraie volonté. Et nos Français se font une spécialité, non suivie par leurs collègues étrangers, de bien marquer qu’ils ne sont plus au service de la France lorsqu’ils deviennent fonctionnaires internationaux, surtout à Bruxelles. Les exemples récents de MM. Lamy et Trichet le montrent jusqu’à la caricature : « I am not a Frenchman ».

Nous en venons ainsi à considérer que l’affirmation suivante n’est pas abusive :

Un troisième changement de langue de notre histoire est en marche.

La première mutation linguistique connue nous fit passer des dialectes celtiques au latin abâtardi pour le populaire, et au latin noble pour l’Église et les clercs. En plusieurs siècles.

Le deuxième changement de langue, bien plus récent n’a pas affecté tous les Français, mais, tout de même, les trois quarts d’entre eux, qui, d’après l’enquête de l’Abbé Grégoire en 1793-94, ne parlaient pas alors le français de l’Ile de France et de la Touraine. Ces trois quarts-là, très consentants dans l’ensemble, sont passés au français en un peu plus d’un siècle.

Les conditions de cette troisième mutation linguistique sont presque remplies :

L’idée nationale est très affaiblie. L’idéologie républicaine ne domine plus les esprits, guère plus que nos religions traditionnelles.

Toutes les défaites, dérives, dévolutions évoquées ont déjà préparé le terrain à la substitution de l’anglo-américain au français.

La nouveauté de notre époque réside principalement dans l’ampleur de la mondialisation, de l’ubiquité et de l’immédiateté des communications. Techniquement, la troisième mutation peut être bien plus rapide que les deux précédentes.

Elle ne trouve, de surcroît, en face d’elle, que de faibles capacités et forces de résistance :

La langue française fait déjà partie de la langue anglaise, qu’elle a largement contribué à enrichir depuis le Moyen Age et la conquête normande.

Un réalisme myope nous fait juger de la force d’un événement en fonction de ses données immédiates, de ses effets les plus visibles, sans vision à long terme de sa possible évolution. Une défaite se traduit alors en défaitisme, et il devient difficile d’écouter les visionnaires qui expliquent que la perte d’une grande bataille n’entraîne pas nécessairement la perte de la guerre. En 1940 , quatre ans seulement avant la Libération : « soyez réaliste, vous voyez bien que l’Europe sera allemande ! » En 1947, six ans avant la mort de Staline : « le communisme vaincra partout ! » En 2003 : « toute résistance n’est qu’un vain don-quichottisme ; rejoignons l’Empire et mettons-nous sérieusement à la langue et aux mœurs américaines , la France et les Français ne pourront qu’en tirer profit ! », alors que l’Empire actuel est peut-être très près de son effondrement.

C’est ainsi que non seulement les acteurs des dérives précitées mais encore nos dirigeants, dans leur grande majorité, renforcent à leur tour « l’abandon raisonnable ». Les exemples récents abondent : depuis Giscard en 1974 jusqu’à Allègre en 1997.

Enfin, la troisième mutation linguistique française trouve des partisans actifs et zélés. L’essayiste Alain Minc, vogueur de talent sur ce qu’il perçoit comme les lames de fond des sociétés modernes, n’est plus seul à plaider en faveur de l’adoption de l’anglais comme langue bis de la France, et donc de son apprentissage dès l’âge le plus tendre. De grands patrons le suivent. Des acteurs de cinéma. Jusqu’à de hauts fonctionnaires et des militaires.

En quoi le français hors de France et la Francophonie (Communauté) sont-ils menacés ?

Alors qu’ils sont de beaux produits d’une longue histoire, avec une situation du français encore enviable, et un potentiel très riche de la Francophonie

En 2003 : environ 75 millions de francophones de langue maternelle, 55 millions de francophones d’éducation et de culture. En outre : au moins 50 millions de «  francisants ». Soit environ 200 millions de personnes, réparties dans le monde entier. Avec un fort potentiel de croissance dans des pays africains, où la langue française est officielle et d’enseignement, actuellement peuplés de 500 millions d’habitants, et de 800 dans deux décennies. Cette situation est la résultante des principaux mouvements de l’histoire porteurs de la Francophonie et de la Francosphère : le messianisme et l’universalisme français ; les participations françaises aux deux grandes vagues de colonisation par l’Europe ; les décolonisations elles-mêmes ; les efforts de constitution d’ensembles continentaux (notamment vers l’unité africaine) ; et les politiques bilatérales et multilatérales – particulièrement françaises - de relations culturelles internationales et de coopération au développement.

Insistons sur le 9ème Sommet francophone, en octobre 2002 à Beyrouth, lieu prédestiné. Il a eu pour thème le « dialogue des cultures ». La Francophonie s’y est manifestée comme l’ensemble géo-linguistique et géo-culturel le plus apte à réaliser un véritable dialogue des civilisations. Parce qu’il s’y agit depuis longtemps d’universalisme. D’un universalisme fondamentalement distinct de celui, américain, du « peuple élu » qui est le modèle à imiter et n’a pas à se soucier des autres. D’un universalisme de synthèse, de la « fille aînée de l’Église » puis de la «  patrie de la Révolution », des droits de l’Homme, de la devise « Liberté, égalité, fraternité » applicable à tous les hommes. Elle repose aussi sur une littérature d’une très grande richesse, porteuse de ces messages, construite depuis huit siècles par des Français et des étrangers (y compris des Russes et des Américains d’aujourd’hui) qui se sont exprimés en français et continuent à le faire.

La Francophonie : unique parce que, à la différence de l’Hispanophonie, de la Lusophonie, du Commonwealth, elle ne groupe pas seulement d’anciennes colonies autour d’une ex-métropole. La moitié seulement des membres de la Communauté francophone ont été, à un moment quelconque de leur histoire, administrés par la France. Ainsi, plusieurs pays d’Europe centrale et orientale, membres, lui font, hors de toute colonisation, l’immense apport de la civilisation orthodoxe, absente des autres ensembles cités. Originale enfin, car cette Communauté est loin d’avoir été voulue par la seule France. Surtout dans les années soixante, elle a été voulue, portée par les pays du Sud, et, parallèlement, par des groupes de langue maternelle française « du Nord » en voie d‘émancipation, au premier rang desquels le Québec a joué un rôle déterminant.

Communauté qu’aucun membre, jusqu’ici, n’a voulu quitter, et dans laquelle on cherche à entrer, comme semble le montrer, par exemple, l’Algérie qui s’en rapproche, et dont le Président Abdelaziz Bouteflika était présent au Sommet de Beyrouth. Communauté, enfin, qui comporte tous les éléments d’un laboratoire d’une mondialisation humanisée.

La langue française hors de ses bastions de langue maternelle en Europe progresse encore, beaucoup plus qu’on ne le croit, dans divers pays d’Afrique et de l’Océan indien à forte croissance des populations. Presque partout ailleurs elle a plus de locuteurs qu’elle n’en eut jamais au temps où l’on disait que le français était la langue des élites, surtout européennes. Il faut insister sur cet aspect positif, trop souvent ignoré ou méconnu.

Mais partout elle est menacée. Hors d’Afrique et de l’Océan indien, elle a tendance à reculer depuis une trentaine d’années. Il faut bien voir qu’à la différence de l’espagnol, du portugais, et des variétés du chinois et de l’arabe, elle n’a pas l’atout maître de la démographie comme langue maternelle. Elle dépend majoritairement aujourd’hui de l’apprenance, c’est-à-dire de l’apprentissage hors de la famille, dans toutes formes d’écoles. Or, dans de nombreux pays, elle s’efface derrière l’anglais langue étrangère principale, première et parfois seule apprise dans les classes. Quant aux pays d’Afrique et de l’Océan indien où elle est langue seconde, la qualité de cet enseignement et les taux de scolarisation ont tendance à diminuer, comme l’aide française à ces pays.

Dans les relations diplomatiques, dans les échanges commerciaux, dans les grandes entreprises mondialisées, dans tous les pays non anglophones porteurs des sciences et de la recherche, dans l’audio-visuel comme dans le tourisme, la France et les pays francophones n’échappent pas au mouvement mondial en faveur d’une écrasante domination de l’anglo-américain, voire à sa substitution partielle aux langues nationales, y compris aux plus prestigieuses. Mouvement spontané, mais aussi fortement encouragé et suscité par les grandes entreprises, fondations, universités, institutions, anglo-saxonnes, et par le gouvernement des États-Unis. L’exemple donné dès 1946 par le Plan Marshall, lorsque ce gouvernement exigea des pays bénéficiaires un engagement de réserver des quotas (déjà !… Mais dans l’intérêt américain) d’au moins 30% de leurs écrans de cinéma aux productions hollywoodiennes, s’est répété sous d’autres formes et amplifié depuis lors.

Dans les institutions internationales hors d’Europe, alors que le français y a presque partout un statut de langue officielle et de travail, les zélateurs du monolinguisme anglo-américain – qui, au demeurant, sont loin d’être tous anglo-saxons – luttent opiniâtrement, par tous les moyens et avec un succès de plus en plus évident, pour écarter en fait les autres langues. On le constate même dans l’Union Postale Universelle, où le français avait le statut d’unique langue officielle.


1 Message

  • Votre article est beaucoup trop alarmiste. Le tout-anglais est mort et enterré, la mondialisation l’a tué. Partout dans le monde, les pays se mettent - à des rythmes différents, certes - au pluri-linguisme. Cela bénéficie directement au français, qui est globalement la seconde langue étrangère enseignée dans le monde et qui croît année après année comme peu d’autres secteurs.

    Par contre, vous avez entièrement de dénoncer les travers franco-français de mode de l’anglais, à un moment où la domination de celui-ci s’érode dans le monde. Snobisme ridicule, imbécile et, de plus, complètement à côté de la plaque…

    Cordialement.

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Responsable éditorial : Jacques MYARD