La France est même l’un des pays les plus décentralisés d’Europe…
Oui, la France est beaucoup plus décentralisée que l’Angleterre, par exemple. Nos collectivités locales ont trois caractéristiques. D’abord, une grande liberté fiscale que n’ont pas les Länder en Allemagne. Ensuite, la compétence sur la grande majorité des investissements civils, c’est-à-dire la partie la plus valorisante de l’action politique. En Angleterre, les collectivités locales gèrent le personnel de l’Éducation nationale et de la police, mais ont très peu de marges de manœuvre dans ces matières. Enfin, l’existence du cumul des mandats fait que les collectivités locales sont gérées par des personnalités politiques de premier ou de second plan, ce qui n’est pas du tout le cas dans la plupart des autres pays du monde où lorsque l’on mène une carrière nationale, on n’a pas de mandat local en même temps. Le meilleur exemple de cette exception française est l’UMP dont le président est le maire de Bordeaux, secondé par le maire de Marseille et le maire de Toulouse. Cela montre assez clairement ce que pèsent les collectivités locales françaises.
Vous écrivez que le cumul des mandats est la base de cette nouvelle féodalité française.
Je ne suis pas sûr que le cumul des mandats soit en lui-même une mauvaise chose. Il n’a pas que des inconvénients, mais il ne faut pas que cela empêche l’État de faire des réformes, notamment dans le domaine de la structure locale. Contrôler les finances des collectivités locales ne doit pas être entravé par le lobby des féodalités locales présent à l’Assemblée nationale et au Sénat. Le cumul des mandats, bien que limité par la loi, existe encore très largement. Il est dans les mœurs du pays et il serait difficile de revenir dessus, mais sur certains domaines, il satisfait de moins en moins l’opinion. Dans une ville comme Toulouse, les gens acceptent mal que le maire fasse en même temps une carrière nationale. C’est un fait assez nouveau.
Qui sont ces nouveaux féodaux que vous évoquez dans le livre ?
Ce sont des personnalités nationales ou locales qui ont un très grand pouvoir politique. Ils tirent profit d’un système qui permet aux grands élus locaux d’avoir prise sur les échelons inférieurs. Par exemple, les Présidents de Conseils généraux ont prise sur les maires, les maires des grandes villes ont prise sur les régions… Il y a également un élément nouveau depuis une dizaine d’années : ces personnalités ont aussi prise sur les partis politiques, qui devraient être des facteurs de mouvement. Or, les partis à l’échelon local sont gouvernés par ces grands féodaux. C’est un frein très fort au renouvellement des élites politiques puisque les gens en place ont intérêt à ne pas laisser prospérer des concurrents sur leur territoire.
Vous faites l’éloge des petites communes, peu dépensières, offrant une proximité, un fonctionnement démocratique et des repères face à des structures intercommunales « opaques, coûteuses et peu démocratiques »…
Ceux qui veulent absolument abolir les petites communes le font au nom de la décentralisation afin d’avoir des collectivités locales fortes qui puissent prendre plus d’autonomie. Mais une collectivité locale ne doit pas seulement être forte, elle doit être vivante et pour être vivante elle doit s’enraciner dans une réalité historique. Je ne vois aucune bonne raison de supprimer les petites communes. Cela n’entraîne pas d’économies. Au contraire, on dépense plus d’argent pour avoir de moins bons services… C’est le prototype de l’idée abstraite, de l’idéologie qui persévère dans la haute technocratie parisienne bien qu’elle ne corresponde à aucun avantage réel pour les citoyens. Le résultat est déjà un alourdissement de la fiscalité dans les communes rurales.
La France se trouve sous l’emprise d’une idéologie de la décentralisation que vous déplorez, mais est-il possible de revenir en arrière ?
Bien entendu. « En arrière » ou « en avant », c’est une question de point de vue. On a l’exemple britannique qui pendant quinze ans a été soumis à une politique de recentralisation dont le principal objectif était de faire baisser les impôts et les charges. C’était une politique de Mme Thatcher qui n’a été que partiellement remise en cause par Tony Blair. Or, l’Angleterre est le pays qui a fait le plus de progrès ces dix ou quinze dernières années. L’Allemagne est aussi soumise à un processus de centralisation rampante comme d’ailleurs la Commission de Bruxelles. Par exemple, les normes de bière autrefois décidées en Allemagne au niveau des Länder sont maintenant fixées par Bruxelles, tout comme la plupart des normes alimentaires.
Certains déplorent le rôle jugé exorbitant de l’Etat, mais beaucoup de citoyens sont attachés à sa présence notamment dans les zones rurales. Quelle doit être sa place ?
Je suis partisan de limiter la place de l’État, mais également celle des collectivités locales, afin de préserver la sphère privée qui est celle des entreprises, des individus, des familles… On ne peut se cantonner à limiter le rôle de l’État sans toucher aux collectivités locales. Or, seul l’État est capable d’entreprendre de limiter la sphère publique dans son ensemble. Quant aux Français, leurs sentiments sont toujours ambigus. Ce qui est sûr, c’est que la décentralisation n’est pas une idée populaire. On s’en rend compte. Le projet de loi sur la décentralisation n’intéresse personne. Même pas les élus… Ce qui est finalement assez logique car le propre d’un projet idéologique est de n’intéresser personne et de ne servir à rien.
Parmi les éléments expliquant « l’entreprise stupéfiante de décentralisation », vous citez « le vide sidéral de la pensée politique ». Aucune réforme ne peut remédier à ce phénomène sur le court terme…
Sûrement pas la décentralisation qui rétrécit les horizons de la vie politique aux pouvoirs locaux. Ce vide sidéral de la pensée politique est en effet un « vaste problème », comme dirait le général de Gaulle.
Les nouveaux féodaux. Le contresens de la décentralisation, Gallimard, 250 p, 16,50 euros.
