Il est juste de rappeler comme certains bons esprits le font parfois que l’Europe de leurs vœux est, en vérité, " derrière nous ", ainsi que l’écrivait l’historien Henry Contamine : en effet, lorsque l’or servait d’étalon dans les échanges - le florin de Florence ayant fait, par exemple, figure un temps de monnaie européenne de référence - et que la circulation des élites permettait, notamment à la Sorbonne, de réunir autour de maîtres de toutes origines des étudiants d’égale variété, on peut considérer qu’il y avait bien une culture européenne inspirée par la Rome et la Grèce antiques, fondée sur les principes religieux judéo-chrétiens et renforcée par les éléments de la civilisation et de la science du monde islamique épanouis dans l’Espagne andalouse.
Mais il faut aussitôt noter que dans cette Europe aujourd’hui idéalisée - dont les conceptions et les instruments intellectuels et les inventions scientifiques, les découvertes technologiques, économiques et financières étaient forgées dans un moule commun - se développaient dans le même temps des nations autonomes et concurrentes, élaborant leurs cultures singulières et leurs identités sur ce terreau commun et poussant jusqu’au crises les plus débridées les conflits qu’entraînaient les conceptions divergentes des monarques et de leurs peuples sur le plan de la religion, des systèmes politiques et des intérêts particuliers.
La France ne fut, sans doute, jamais plus grande qu’au XIII° siècle et elle bâtissait, du fait de la géographie mais surtout des hommes qui la menaient, une civilisation propre et universelle, bien entendu ouverte et accueillante aux idées des autres, mais spécifique.
Il est donc pour le moins hasardeux de concevoir aujourd’hui la construction de l’ " Europe " en la justifiant au nom d’un postulat et d’une expérience qui ne démontrent rien sinon que les fameuses valeurs de base, du Moyen Age aux Lumières en passant par la Renaissance, ne peuvent être, en elles-mêmes, considérées comme le ciment, culturel et politique, de pays qui sont issus des divergences mêmes de cette source commune ! On ne fait pas rentrer aisément le poussin dans l’œuf…
Il n’y a pas aujourd’hui " d’âme " de l’Europe ni de " valeurs communes " à l’Europe parce que l’Europe, en soi, n’existe plus si jamais elle exista vraiment. Ce sont là, derrière de belles formules qui appellent à l’imaginaire et séduisent comme telles, des slogans de politiciens, d’intellectuels et même de " belles âmes " lancés dans leur fuite en avant mais qui sont à la roue s’il leur faut expliquer le dogme et développer, sans pratiquer le terrorisme intellectuel, la nouvelle doxa…
L’âme de l’Europe ? Mais de quelle Europe ? dans quelles limites ? La Russie, avec Moscou, la " troisième Rome ", n’est-elle pas " européenne " ? Et la Turquie d’aujourd’hui, islamique et asiatique, est-elle vraiment part constitutive de l’ " âme européenne ", chère aux démocrates-chrétiens et centristes zélotes de l’Europe d’Aix la Chapelle ?
Les " valeurs communes " de l’Europe ? Quelles sont-elles sinon celles qui, peu à peu, sous l’influence prépondérante du judaïsme - né au Moyen-Orient - et de la religion chrétienne dont les Lumières sont les filles, ont été élaborées par les diverses nations et entités souveraines qui se sont constituées au cours des siècles sur le continent européen ? Quelles sont-elles sinon celles-là mêmes - parce que l’humanisme et le rationalisme ont été le ferment de la science et de la puissance économique modernes - qui ont été diffusées, depuis le XV° siècle, à travers le monde ( grandes découvertes, colonisation, émigration), avec comme aboutissement la mondialisation de l’Internet ?
Comment parler de " valeurs communes " aux Européens d’aujourd’hui, alors que le vieux fonds commun gréco-latin et judéo-chrétien transformé au cours des siècles par l’alchimie des civilisations propres aux divers peuples habitant le cap avancé du continent asiatique a été transféré, par leurs enfants mêmes, vers l’ensemble de la planète ? Quelles sont les " valeurs communes " européennes que ne partagent pas les Américains - premiers metteurs en scène de la démocratie et tenants de la liberté individuelle et collective - les Australiens, les Canadiens, les citoyens des Etats d’Amérique du Sud, etc. ? Et il est, pour le coup, étonnant de constater combien nos dirigeants - issus cependant d’une civilisation fondée sur la clarté, l’analyse, le principe de contradiction - ne s’embarrassent pas de célébrer sur les plages de Normandie les " valeurs communes " qui nous unissent à ces peuples lointains et celles - les mêmes - qui seraient l’apanage, la caractéristique et la justification de l’unification des peuples de l’Europe ainsi que veut le faire croire le préambule du traité " constitutionnel " approuvé le 18 juin 2004.
Il n’y a pas " d’âme " européenne commune aux Européens d’aujourd’hui dont les pères se sont répandus à travers la terre entière et y ont montré toutes les facettes admirables ou détestables, de leurs civilisations particulières : qui peut en effet, douter qu’il existe des différences essentielles dans la façon de parler, de se comporter et d’agir entre les hommes issus de la civilisation britannique et ceux issus de la civilisation française ? Ceux issus de la civilisation germanique et scandinave et ceux issus de la civilisation hispanique ?. La manière de coloniser d’un " anglo-saxon " et d’un français ?…Et l’on conseille à nos bons pères de ne point trop fonder leur prêche sur cette " âme " européenne et les " valeurs " qu’elle féconde, car les hérétiques ou les incroyants, les mauvais esprits de tous poils pourraient s’aviser que la formule des Légionnaires - européens de sang mêlé s’il en est !- " Adieu, vieille Europe, que le diable t’emporte ! ", ne manque pas de substance : de la Saint Barthélemy et de la guerre de Trente ans aux dragonnades de Maastricht et du Palatinat, des plaines d’Ypres à Verdun, d’Eylau à Magenta, de Dresde à Oradour, de Bergen-Belsen , Matthausen à Auschwitz, " l’Europe " ne peut, à ce (mauvais) compte là, que battre sa coulpe et entrer en repentance tout en sachant fort bien qu’elle n’est pas mieux placée que d’autres pour condamner les méfaits et exactions exercés au nom même de ces fameuses " valeurs " par les Américains et tous les autres qu’elle considère comme ses " enfants " !
Il y aurait donc grande logique à ce que les thuriféraires de l’actuelle construction européenne déclarent qu’ " au nom des valeurs du monde occidental " il y a nécessité, dans le temps présent, à réunir l’ensemble des parties prenantes, l’ensemble des diverses civilisations issues du même monde culturel, dans un tout cohérent face aux dangers qu’elles encourent du fait même de leur trop grande réussite, de leur trop grande richesse, de leur trop grande arrogance intellectuelle et morale vis à vis des autres peuples et civilisations du monde. La thèse d’Huntington était moins absurde et choquante que ne le voulaient bien le proclamer nos intellectuels germanopratins ! De Kaboul à Pékin, de Téhéran à Khartoum, de Tel Aviv à Singapour, de Bush à Ben Laden…on s’en rend un peu mieux compte aujourd’hui…
Et c’est bien là, en vérité, la thèse et le discours de l’ensemble de nos partenaires lesquels - chacun pour des intérêts nationaux précis - font leur le discours moralisateur et justificateur de leurs fructueux abandons sur les " valeurs communes " de l’Europe puisqu’ils considèrent, non sans quelques raisons, qu’elles sont communes à celles des Etats-Unis et du Canada, au point qu’ils ont fait, juridiquement, de ces Etats alliés des Européens à part entière (cf. OSCE, OTAN), dont ils acceptent dès lors -quoiqu’ils en aient parfois…- l’imperium, source de protection et, pensent-ils, de richesse.
Mais que les chefs et l’élite de la France tiennent le même discours sur " l’âme de l’Europe " et ses " valeurs communes " et s’insurgent dans le même temps contre le " leadership " de la nation " européenne " la plus puissante, qu’ils refusent que le chef de cette dernière - lequel partage les mêmes " valeurs " et se pose en protecteur de leur pérennité - prodigue ses conseils quant à l’opportunité de l’entrée de la Turquie aujourd’hui, de la Pologne hier, dans l’Union européenne et demande l’assistance de ses féaux via l’instrument de défense des valeurs occidentales que se veut être l’OTAN…voilà qui est contraire au simple bon sens !
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La contradiction absolue qui fonde la politique extérieure de la France depuis 30 ans va au cœur même du problème français contemporain. Si l’on se laisse bercer par les douces litanies justifiant la construction de l’Europe en vertu du dogme moral de la communauté d’âme et de valeurs entre les peuples européens, on ne peut alors légitimement combattre " l’Euro-atlantisme " et l’imperium des Etats-Unis et l’on sera, in fine, toujours isolé et battu… C’est une voie aisée pour tous nos partenaires, qui acceptent, en fait, par intérêt et par raison de leurs points de vue, l’hégémonie présente d’une Amérique qui est encore leur fille. C’est une voie de démission pour la France - seule de son espèce et dont les enfants sont des Québécois perdus avec quelques autres Hurons dans les espaces sidéraux et les îles- mais c’est, certes, une voie douce à cheminer, au prix de quelques grandes tirades pour s’acquérir les faveurs d’un public attentif à son confort et qui " a oublié qu’il était courageux " (Péguy) mais qui garde à l’esprit quelques doutes sur la cohérence du discours avec les traditions nationales dont il conserve encore un vague, mais latent, souvenir : " Welcome to the club " chantent les aimables sirènes aux oreilles des navigateurs que ne protège plus la cire séculaire alors que les pilotes se sont libérés des chaînes du devoir. La France - dont la politique extérieure est une longue ligne continue d’indépendance et de grandeur depuis Bouvines et Agnani - ne méritait pas cela !
L’affirmation de notre " exception " - parfaitement exacte dans ses fondements encore que ravageuse et inepte lorsqu’elle vise à défendre des auréoles culturelles en lambeaux et des droits acquis par nos pères et que nous ne voulons plus mériter - , l’affirmation de la validité de notre combat éternel pour notre liberté d’allure à l’égard de tous, y compris à l’égard de ceux que les sentiments , la raison et l’intérêt nous portent à considérer comme des alliés essentiels, la conviction de la nécessité vitale de créer une " Europe européenne " capable de maîtriser elle-même son destin alors que la puissante Amérique s’éloigne et tourne les yeux vers le nouveau monde asiatique, tout, enfin, pousse à ce que l’on tienne aux Français un langage clair - et non pas ambigu - , ambitieux - et non pas lâche - , fondé en raison et sur la réalité et non pas sur des considérations immatérielles et morales, que nous contestons vivement lorsqu’elles sont invoquées par les autres.
François Ier faisait du français la langue nationale, invitait au Clos Lucé le plus grand homme universel, Léonard de Vinci, guerroyait en Italie et s’alliait au Grand Turc. Il participait ainsi à l’élaboration de la civilisation française - l’une des grandes réalisations de l’humanité - mais Roi Très Chrétien, il ne s’avisait pas d’invoquer l’âme (chrétienne) de l’Europe - ce qu’il eût pu faire avec plus de justification qu’aujourd’hui - , ni des valeurs communes avec les Visconti, la papauté ou l’empereur - elles lui étaient par trop évidentes -, mais il oeuvrait, fidèle à son devoir, dans l’intérêt français.
Les successeurs du Général de Gaulle avaient l’insigne chance que la voie eût été tracée pour eux et bien balisée par le dernier de nos hommes illustres…Ils ont préféré la descente facile, l’échine courbée et le double langage…L’Histoire les jugera d’avoir ainsi violé l’âme de la France.
