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Comment prétendre à l’universel quand la laïcité française est unique en Europe ?

Egalité, Laïcité, Islam par Michele Tribalat

Nous récusons en France le libéralisme...

lundi 9 mars 2009, par Administrateur

Introduction

Les défenseurs de la laïcité française sont face à l’alternative suivante : la défendre mordicus comme l’incarnation d’un modèle universel vers lequel l’humanité entière doit tendre ou la défendre comme modèle politique particulier sortie de l’histoire d’un peuple. Dans la première alternative, c’est la dissolution de la laïcité qui menace. Dans la seconde, sa survie est suspendue au débat démocratique.

Ce comportement du Conseil d’Etat n’a été possible que parce que les politiques, bien que nourris d’une certaine culture qui les portait à une décision tout autre, trouvent quelque légitimité à la prédominance du juste sur le bien, juste qu’ils se sentent incapables de définir par eux-mêmes. D’une certaine manière, c’est le Conseil d’Etat qui incarne en France la morale libérale visant à définir des principes théoriques compatibles avec toutes sortes de conceptions du bien, toutes sortes de morales substantielles. Les Conseillers vivent suffisamment à l’écart des contingences du monde pour cela. Dans un pays où c’est par la loi que passe l’expérience démocratique, les décisions du Conseil d’Etat doivent donc être politiquement encadrées car ce sont des décisions administratives.

L’abstraction à laquelle renvoie nécessairement la discussion sur l’universalité des principes fait courir le risque d’une conception morale minimale réduite au plus petit dénominateur commun permettant une pluralité d’interprétations. La laïcité plurielle, ouverte, de compensation… en est une illustration. C’est la « moralité proche de l’os » dont parle Michaël Walzer qui ne désigne que « quelques traits réitératifs de certaines moralités épaisses ou maximales ». Ainsi, on peut, dit-il, tout aussi bien accuser Saddam Hussein de violer les droits fondamentaux que de faire preuve de barbarie ou d’offenser Dieu.

Cette tentation minimaliste est une vraie chance pour les militants de l’islam qui espèrent toujours donner à nos principes la couleur de l’islam alors qu’ils ont plus de difficulté avec les modèles politiques issus de l’histoire des peuples. D’ailleurs Tariq Ramadan ne s’en cache pas : « Ce ne sont pas les modèles qu’il faut défendre, mais les principes. »

Les militants de l’islam sont à la recherche de cette « moralité proche de l’os » décrite par Michaël Walzer qu’ils aimeraient bien voir triompher en France et, plus largement, en Europe. Une moralité minimale qui, convenant à tout le monde, ne gênerait personne et ouvrirait l’espace européen, en toute légalité, à leur idée de la vie bonne. C’est cela islamiser la modernité.

Nous savons ce que cette stratégie a donné en France. La rénovation du principe de laïcité par le Conseil d’Etat a autorisé les militants de l’islam à se positionner comme garants des lois et de la constitution. Ils ont pu donner des leçons de tolérance au nom de la laïcité. Ce sont eux qui défendent la liberté de conscience et la liberté religieuse.

Le multiculturalisme de Charles Taylor articule la morale libérale et les droits de l’homme, mais dans une conception modernisée des droits de l’homme dont il faut bien dire un mot. On serait passé d’une conception de l’égale dignité fondée sur un « potentiel humain universel » à une conception d’égalité dans la différence fondée sur le potentiel, lui-aussi universel, de former et de définir sa propre identité culturelle. La reconnaissance ne se limiterait plus à ce qu’il y a de commun et donc d’abstrait dans tous les êtres humains, mais s’étendrait à l’identité unique de la personne comme être humain et comme membre d’une communauté. Cette mutation des droits de l’homme pourrait aboutir à l’inscription, dans les droits de l’homme, d’une reconnaissance de droits à l’identité culturelle. Un «  projet de Déclaration des droits culturels » a été élaboré en 1996 au sein de l’Institut interdisciplinaire d’éthique et des droits de l’homme, une chaire de l’UNESCO située à Fribourg. Et l’on ne peut s’empêcher de penser à la France, lorsque Sylvie Mesure et Alain Renaut font, dans leur ouvrage Alter ego, le commentaire suivant de ce projet de déclaration : «  il se pourrait […] que doive être absolument interdite la référence à une identité culturelle qui, dans sa teneur propre ou dans l’interprétation susceptible d’en être produite par un groupe, nierait la possibilité même d’un […] respect mutuel de la diversité et impliquerait l’assimilation des autres cultures. » En France, c’est le groupe majoritaire qu’il faudrait priver de référence à son identité culturelle.

Toute République porteuse d’une conception du bien particulière et soucieuse de sa survivance aura quelques difficultés si cette mutation s’accomplit. La République française plus que tout autre car traditionnellement assimilatrice et peu soucieuse de la préservation de la diversité culturelle en son sein. Elle a d’ailleurs abandonné de facto, sinon de jure, toute politique d’assimilation, sous la pression de ces droits de l’homme nouvelle manière dont l’influence est déjà considérable. Tout projet de transformation, et l’assimilation en est un, est regardé comme un obstacle à la liberté des individus de choisir librement leur affiliation culturelle. L’assimilation est vue comme un processus de domination culturelle, et qui dit domination dit forcément lutte pour l’émancipation. En résistant à l’adaptation des modes de vie, les cultures minoritaires importées apporteraient leur pierre au combat pour l’émancipation nouvelle manière. C’est comme cela qu’on a vu les champions de la transformation sociale se recycler en promoteurs de l’authenticité culturelle et donc, sous couvert de multiculturalisme, de la morale libérale, alors qu’ils disent exécrer le libéralisme.

La référence aux grands principes prisés en Occident, même s’ils n’y croient pas ou les méprisent, fait partie de la rhétorique obligée des islamistes. Leur combat, les islamistes le mènent au nom de nos principes, de nos valeurs, avec nos mots, revus et corrigés pour leur convenir. «  Les dirigeants islamistes ont appris à parler à l’Occident le langage qu’il comprend et qu’il affectionne à juste titre : celui de la démocratie et des droits de l’homme. C’est un fonds de commerce rentable, une bonne couverture. » écrit Mohamed Charfi.

Il fallait lire la déclaration de la ligue arabe européenne qui appelait à manifester le 22 février dernier contre la loi sur les signes religieux à l’école. Elle fustigeait l’Etat français au nom de la laïcité bien comprise et de la liberté religieuse et appelait à manifester « au nom de la démocratie et au nom des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité ».

Les droits de l’homme, individualisés, auxquels ils ne croient guère, forment une couverture idéale, et laissent espérer l’établissement de cette morale minimale, d’autant que les droits de l’homme sont devenus, comme l’a expliqué il y a déjà près de 25 ans Marcel Gauchet « la norme organisatrice de la conscience collective et l’étalon de l’action publique ».

La reprise, en 2003, du débat sur la laïcité montre bien qu’elle n’est pas le principe universel nécessaire à la démocratie qu’on aimerait qu’elle soit. La laïcité n’est en aucun cas un droit de l’homme, c’est un modèle politique de gestion du religieux qui a permis de résoudre le conflit multiséculaire qui a opposé l’Etat à l’Eglise.

Comme tout modèle politique, il est susceptible d’évoluer, mais cette évolution doit emprunter les voies démocratiques. Il faut le reconnaître pour mesurer la fragilité de ce modèle. Son avenir est donc entièrement suspendu au débat démocratique. C’est aux tenants d’un autre modèle de convaincre les Français qui y restent attachés de la supériorité d’un modèle alternatif. Alors que le recours à l’universel, censé être objectif, suspend le principe démocratique, l’acceptation du débat politique le réintroduit. Mais, il oblige à consentir, encore et toujours, à débattre de la laïcité, sans être sûrs qu’elle y survivra. Le combat politique qui vient de commencer s’annonce difficile car il suppose que ses défenseurs assument la référence historique de leur modèle politique, sans être perpétuellement en train de regarder dans le rétroviseur pour tirer les leçons de l’histoire, au risque d’incarner le parti de la réaction. Ses opposants auront beau jeu de s’appuyer sur les évolutions sociétales déjà en cours pour incarner ainsi le parti de l’avenir. Ces derniers auront pour eux la diffusion de la morale libérale qui récuse le droit aux Nations de défendre une conception du bien particulière, mais aussi l’extension infinie de l’emprise des droits de l’homme qui particularisent l’universel. Pour les défenseurs de la laïcité, la voie politique est étroite entre légitimité historique et risque d’être ringardisé. Pour ma part, je pense qu’il faudra que ces derniers montent un peu moins sur les grands chevaux de la République pour, au contraire mettre en avant la menace que l’abandon de la laïcité fait peser sur les libertés individuelles. Il en va de même des mutations de la notion des droits de l’homme qui ouvrent la porte aux statuts personnels.

Une chose mérite d’être rappelée : la théorie de la morale libérale suppose des partenaires partageant le postulat de l’homme libre et autonome. Elle ne dit rien du risque d’instrumentalisation par des hommes qui n’y croient pas. Or, avec les islamistes, la morale libérale et les droits de l’homme sont utilisés pour leur propre destruction et il est bien difficile de se prémunir contre les ennemis de l’autonomie de l’individu, lorsque c’est en son nom qu’ils se mobilisent.

Le défi que les hommes politiques ont à relever est de savoir conjuguer la défense de la nation majoritaire avec celle de la liberté, sans se laisser abuser par les manœuvres qui visent à délégitimer la première au nom de la seconde.

Car, comme l’écrit Charles Taylor, en l’illustrant par le Québec, «  le modèle libéral procédural ne peut correspondre à [des sociétés qui ] ne se déclarent pas neutres entre différentes définitions de la vie bonne », ce qui est manifestement le cas en France. Et, dans ces sociétés, l’ignorer peut les conduire « au bord de la dissolution en tant que pôle viable d’allégeance patriotique. »

Pour Michael Walzer, la plupart des gouvernements des Etats-nations « ont un intérêt à la survivance de la nation majoritaire ; Ils ne prétendent pas à la neutralité en se référant à la langue, à l’histoire, à la littérature, au calendrier, voire aux mœurs de celle-ci. […] Tous les Etats-nations travaillent à reproduire des hommes et des femmes d’un certain type. […] Dans la mesure où les droits fondamentaux sont respectés, il semble n’y avoir aucune nécessité de préservation et de protection égale pour les cultures minoritaires. »

Le principal handicap à surmonter par les hommes politiques d’aujourd’hui est leur réticence à assumer l’identité et la culture majoritaires et à se charger de leur préservation, sans sombrer dans la nostalgie. La laïcité, bien qu’acquise tardivement, en est un élément important.


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Responsable éditorial : Jacques MYARD