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Comment prétendre à l’universel quand la laïcité française est unique en Europe ?

Egalité, Laïcité, Islam par Michele Tribalat

Nous récusons en France le libéralisme...

lundi 9 mars 2009, par Administrateur

Introduction

Les défenseurs de la laïcité française sont face à l’alternative suivante : la défendre mordicus comme l’incarnation d’un modèle universel vers lequel l’humanité entière doit tendre ou la défendre comme modèle politique particulier sortie de l’histoire d’un peuple. Dans la première alternative, c’est la dissolution de la laïcité qui menace. Dans la seconde, sa survie est suspendue au débat démocratique.

Je vais tenter de vous convaincre que la première alternative, compte tenu de l’évolution récente de la conception de l’égalité et des droits de l’homme qui touche tous les pays occidentaux et dont nous ne pouvons nous abstraire, est sans issue. Nous n’avons d’autre choix que la voie du débat démocratique.

Comment prétendre à l’universel quand la laïcité française est unique en Europe ? Le pays le plus proche de la France à cet égard, n’en déplaise à certains, c’est encore les USA. Ces deux pays articulent les deux fondamentaux de la laïcité : la séparation du religieux et du politique et la liberté de conscience (loi de 1905 pour la France, Bill of Rights et Constitution pour les USA). Seule l’histoire différente de ces deux peuples explique la spécificité française.

Les Américains mettent en avant la liberté, se méfient des intrusions de l’Etat et font confiance à la régulation par le pluralisme. C’est la combinaison de la liberté et du pluralisme qui en découle qui garantit la mise à distance du religieux.

Les Français se méfient de la religion et font confiance à l’Etat pour la tenir à bonne distance de l’arène politique. La laïcité française c’est la séparation très stricte des pouvoirs permettant la liberté de conscience et donc aussi le pluralisme religieux. En France, c’est l’Etat qui est le garant de la liberté de conscience, et à toutes fins utiles, ne doit pas mettre son nez dans les affaires religieuses et, donc, ne pas financer le culte. A cet égard, la loi de 1905 est en avance sur les mentalités, si l’on en croit les pratiques politiques à l’égard de l’islam.

La première différence de taille entre la France et les USA c’est l’espace dévolu à l’Etat. Minimum aux USA, essentiel en France où les grandes décisions passent par le parlement. Aux USA, pays de common law et des jurys populaires, elles passent plus volontiers par la Cour suprême. C’est plutôt la jurisprudence qui est souveraine et fixe les règles du jeu. En France, c’est la loi comme expression politique de la volonté populaire qui fixe un cadre juridique.

Une autre différence réside dans le pluralisme disons plus « naturel » aux Etats-Unis qu’en France. Les limites posées à l’expression du pluralisme y sont beaucoup plus réduites. Tout ou presque peut se dire ou s’écrire aux USA, y compris la défense des idées nazies, mais pas en France. D’ailleurs, les interdits ont plutôt tendance à se multiplier dans notre pays ; on le voit avec la nouvelle loi réprimant les propos homophobes.

Historiquement, la laïcité française, c’est, après des siècles de rivalité, la mise au pas de l’Eglise par la République, pour qu’elle se cantonne dans son magistère spirituel. Il en reste une grande méfiance vis-à-vis du religieux. La France garde la mémoire des conflits et se méfie de leur résurgence. Elle cherche donc à tenir à distance le religieux. Son expression publique peut en être limitée quand la situation l’exige (circulaires Jean Zay en 1936 et 37). L’Etat est certes garant de la liberté de conscience mais il peut, à ce titre, et compte-tenu de l’histoire nationale, imposer des limites aux expressions religieuses publiques.

D’ailleurs, en France, a laïcisation s’est accompagnée de restrictions des expressions publiques de la religion, même si des assouplissements ont été trouvés par la suite. Les Français en ont gardé une certaine pudeur religieuse, apprise dans ces moments difficiles. En France, il reste presque plus osé d’afficher ses affiliations religieuses que ses préférences sexuelles.

Contrairement à l’idée libérale de neutralité de l’Etat, la République française n’est pas neutre et repose sur des valeurs et principes dont l’acquisition passe traditionnellement par l’école républicaine. L’école reste donc un point tectonique. C’est à l’école que cette pudeur religieuse a été apprise. C’est à l’école que la transgression de ce code, avec l’irruption de l’islam, a posé le plus de problèmes. Ce n’est pas un hasard.

La laïcité telle que nous la concevons en France n’est guère exportable de l’autre côté de l’Atlantique, ni probablement chez nos voisins qui ne connaissent pas tous la séparation stricte du politique et du religieux. Ils n’en sont pas moins démocratiques que nous pour autant. Le mot laïcité pourra bien figurer dans une constitution européenne, son contenu en restera fluctuant.

La défense de la laïcité française au nom de l’universel s’oppose donc à d’autres conceptions non moins légitimes que la nôtre et le refuge dans l’incarnation de l’universel en France est aujourd’hui contre-productif.

La France, comme tous les pays occidentaux, est touchée par deux mouvements : l’avancée de la morale libérale et la mutation des droits de l’homme. S’ils entrent parfois en contradiction, ces deux mouvements peuvent se conjuguer et tous deux ont un pouvoir de dissolution important sur la laïcité française. Le premier contracte l’idée d’universel, le second l’étend indéfiniment.

Nous récusons en France le libéralisme, et cela vaut pour l’ensemble de l’échiquier politique ou presque, sans nous rendre compte de la force de l’argument de la morale libérale telle qu’élaborée en Amérique du nord depuis environ trente ans, depuis la Théorie de la justice de John Rawls et le grand débat qui a suivi et dure encore. Ce mépris nous a laissés ignorants et impuissants à en freiner les excès.

Pour les libéraux, le Juste est antérieur au bien. Cette antériorité découle directement du constat du pluralisme de nos sociétés, dans lesquelles chaque individu doit rester libre de poursuivre ses propres fins, sans les imposer à d’autres. Ils conçoivent donc des principes de justice indépendants de toute morale particulière, que seule la raison inspire et qui permettraient à tous les individus de poursuivre leur idéal de vie. En principe les libéraux laissent aux initiatives privées le soin d’assumer la survivance collective des minorités, en veillant seulement à ce que l’Etat n’entrave pas leur liberté. Les libéraux parient sur une société d’individus parfaitement autonomes qui tiendrait sur le seul socle de principes formels sans contenu substantiel, ce qu’on a appelé le patriotisme de constitution ou la République procédurale. Mais, en Amérique du Nord, la critique communautarienne de la morale libérale, traduite imprudemment par communautariste, s’inscrit presque toujours, elle-aussi, dans la pensée libérale et vise à en corriger les excès.

C’est dans ce contexte qu’est né le multiculturalisme, c’est-à-dire l’idée que les minorités ont des droits à la survivance collective. Au Canada, le multiculturalisme a d’abord été pensé pour la minorité francophone et les inuits. Deux grands intellectuels, tous deux canadiens, s’inscrivent l’un dans le camp libéral, Will Kymlicka, l’autre plutôt dans le camp communautarien, Charles Taylor.

Pour Will Kymlicka, en présence de conceptions du bien irréconciliables, il faut choisir la justice, la position universelle réclamée par la majorité ne reflétant que le bien particulier de cette dernière, celui de l’homme blanc hétérosexuel chrétien non handicapé. Le multiculturalisme est articulé avec la morale libérale : nul ne doit limiter la poursuite d’une conception du bien particulière, pourvu qu’elle n’entrave pas la liberté individuelle.

La mise en avant de la justice, question philosophique, par la morale libérale, au détriment du bien commun qui relève de l’élaboration politique pose un problème de transposition en France qui compte peu d’adeptes de l’Etat minimal. Elle bouleverse le fonctionnement de la démocratie. Si le principe démocratique est suspendu, comment trancher ? Qui va trancher ? En nous retranchant derrière une posture universaliste, nous soustrayons à l’espace démocratique la discussion sur les principes, avec le risque de donner le pas aux juges sur les politiques. En effet, le recours à l’universel contraint à recourir à une justice abstraite et objective, et donc à se rapprocher au plus près des principes de justice des libéraux qui doivent n’offenser aucune conception de la vie bonne. La justice « objective », c’est plus le domaine du juge.

C’est exactement ce que nous avons connu avec la question du voile en France. Il ne serait pas bien difficile de faire une lecture de l’aventure du Conseil d’Etat à la lumière de la grille de la morale libérale. Il est tout à fait saisissant de voir ce qu’a donné le désir des juges de faire faire un pas en avant, à la société tout entière, en redéfinissant la laïcité à l’insatisfaction quasi-générale. Comme le souligne Michaël Walzer, un libéral-communautarien, à propos de la Cour suprême américaine, le Conseil d’Etat est plus proche des libéraux, que du parlement. Alors, « les citoyens perdent le contrôle de leur propre vie » prédit Walzer qui préconise que les juges restent « aussi proches que possible des décisions de l’assemblée démocratique en se limitant à faire respecter les droits politiques de base… Ils n’ont pas à porter ces droits au-delà. » Il met en garde contre la tentation des juges de dépasser le cadre de leur mission lorsqu’ils sont mus par une doctrine philosophique.


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Responsable éditorial : Jacques MYARD