Cette crise économiquede la Mondialisation néolibérale (liberté des échanges de marchandises, politique de la concurrence, marchés des changes non régulés, comme ceux des produits financiers nés depuis vingt ans) sollicite une attention soutenue des pouvoirs politiques – de toute obédience, moins par la réduction de la croissance – après tout pourquoi continuer toujours acroître - que pour ses conséquences sociales. Partout les pouvoirs politiques en place sont guidés, certes, par l’intérêt collectif mais aussi (plus, moins ?) par le plaisir qu’il aurait à être réélu dans les démocraties ou à ne pas perdre leur poste du fait du Prince, ailleurs.
Aujourd’hui, déjà, demain plus encore, tous les pouvoirs politiques, de Washington à Pékin passant par Londres, Berlin et Moscou, sans oublier Paris, n’ont plus qu’une préoccupation où la noblesse de leur fonction et de leur intérêt individuel se confondent : empêcher que la crise économique d’un système qui, lui-même, ne l’est que trop, ne débouche sur une crise sociale qui les emporterait ou risquerait de les emporter. Les actions qu’ils envisagent d’entreprendre, après que des mesures spécifiques aient été déjà prises pour pallier les crises bancaires et financières, sont toutes inspirées du New Deal et conformes à la politique Keynésienne des années de l’après guerre : relance massive financée presque toujours par des déficits budgétaires de même nature. Les autorités américaines envisagent, après avoir consacré 700 M$ au sauvetage de leur appareil financier, un programme d’investissement dans les infrastructures et autres équipements publiés de 300 à 400 M (2 à 3 % de leur PIB). L’Europe à peu près autant. La Chine vient de les rejoindre en mettant sur pied un programme de 600 M environ soit près de 7 % de son PIB. Et le FMI fera bien quelque effort pour les pays émergents.
Cette politique, analogue à celle mise en œuvre voici quelques 70 ans sera-t-elle suffisante pour redonner son allant à l’économie mondiale, en particulier à ces économies développées ?
Le recul de la part des salaires dans les revenus nationaux
A considérer le rôle, pour l’instant très discret dans les médias, joué par la montée des inégalités de revenu au cours des années libérales et, plus particulièrement. Depuis le début de sa mondialisation, on peut en douter. Cette discrétion est –objectivement- d’autant plus curieuse que les données et les études abondent dans ce domaine, notamment celle de l’une de ses principales origines ; la modification considérable de la répartition des revenus, partout dans le Monde, au détriment des salaires et, donc, à l’avantage des non salariés, soit de la rente et du profit.
Quels que soient les débats statistiques, le constat est fort clair. Dans les économies développées, comme dans les « émergentes », la part des salaires dans le revenu national a fortement chuté :
Les « causes » de cet effondrement sont nombreuses sans que l’on puisse mesurer leur responsabilité spécifique, mais non sans que deux d’entre elles ne soient prépondérantes. D’abord, la montée de la part des profits dans les revenus nationaux qui est patente depuis 1981, notamment dans la Triade. Le taux de profit est passé de 65 (indice 100 en 2000) à près de 110 en 2006. La raison essentielle tient aux délocalisations qui ont touché l’ensemble des pays développés et dont la raison d’être est bien le moindre niveau des salaires « ailleurs », avec un objectif conforme à la théorie (et non discours) libérale, celui de l’égalisation des taux de salaire dans le Monde, soit la montée du « Chinois » et la baisse de l’ouvrier de « Chicago », aujourd’hui menacé de chômage.
La seconde origine de la baisse de la part des salaires nous semble plus notable. Elle tient à la montée de la Rente, ou plus exactement des Rentes de plusieurs sortes. D’abord celle des retraites, de capitalisation ou de répartition, dont la croissance très rapide tient à la démographie et plus précisément à l’allongement de la durée de vie, les retraités atteignent dans les pays européens entre 12 et 14 % du revenu national et doivent encore augmenter dans les deux prochaines décennies.
La même tendance s’est manifestée pour la rente immobilière, la hausse des loyers ayant suivi partout celle des immeubles et autres actifs fonciers, elle-même indissociable de celle de la Rente dans sa totalité.
Quant à la rente financière, la raison de son augmentation encore plus forte tient évidemment à l’expansion du secteur financier mondial dans son ensemble traduite par celle du bilan de ses institutions sans omettre l’explosion du « hors bilan ». La croissance des liquidités constituées aussi bien par les pouvoirs publics (fonds souverains) et les personnes privées au centre de cette évolution a exercé son influence positive sur les profits financiers (le poids des activités de cette nature étant passé aux USA de 3 à 8 % du produit national en une décennie) et plus encore sur la rémunération fort attendue des titulaires de ces liquidités (les taux d’intérêt).
Bien que l’on dispose de données assez précises pour les pays développés, cependant entachées d’approximations statistiques, il est difficile d’avoir une évaluation certaine du partage entre Rente et Profit dans le recul de la part des salaires. Si l’on considère la France, la Rente a absorbé la quasi-totalité de cette diminution –la part des profits étant resté sensiblement constante, voire décroissante selon la date choisie pour origine. A l’échelle mondiale, le recul des salaires ayant été encore beaucoup plus important dans les pays émergents –ce qui explique les « Trésors » accumulés, publics et privés, la part de la Rente a du être assez voisine des quatre cinquièmes de la chute des salaires.
Les effets de la montée de la Rente et du Profit
Si des précisions sur ce phénomène demeurent hautement souhaitables, elles ne sont pas nécessaires pour porter un jugement sur l’une des raisons sans doute essentielles d’une crise économique qui eut éclaté de toutes façons demain ou après demain et dont il vaut peut être mieux qu’elle l’ait fait aujourd’hui. L’inégalité croissante entre l’évolution des salaires et non salaires porte en elle des conséquences économiques et sociales inévitables dont la principale n’est autre que le non investissement de la totalité des profits –soit sa thésaurisation partielle, qui elle-même s’est ajoutée à celle bien connue des rentiers les plus fortunés. A mesure que la mondialisation s’affirmait, les profits présents s’investissaient de moins en moins au détriment de l’emploi.
Au demeurant, cette évolution obéissait à un processus autocumulatif ; elle s’accélère très naturellement jusqu’à ce que –ou bien le chômage recommence à s’accroître fortement- ou bien les troubles sociaux apparaissent avant même que le chômage ne devienne impossible à calmer à coup de subventions.
Ajoutons que cette inégalité des revenus s’est aussi alimentée, notamment aux USA par le prélèvement des salariés du « top », 1 % de leur effectif, ayant accaparé sur dix ans près de 5 % du produit national (bonus, parachutes et autres stock options sans évoquer la corruption). L’effet le plus flagrant de la croissance de ces inégalités s’est traduit par la multiplication (en moyenne) de trois ou quatre du rapport entre prix des actifs de toutes sortes (actions, immobiliers, œuvres d’art, …) et celui des biens de consommation et d’investissement composant le produit national. Les « riches » assez sages pour ne pas manger trois fois par jour, faisant même régime, ne conduisant pas deux voitures, avant de thésauriser, pouvaient au moins acquérir, sous l’influence de marchands soucieux de prendre part au festin, quelques baudruches dont l’inventeur, ancien courtier de Wall Street, fit deux fois fortune, ce qui serait des plus pardonnables, encourageant même pour la corporation des peintres et sculpteurs, s’il n’avait pas disséminé ses créations dans les galeries de Versailles.
Que l’inégalité des revenus se soit accrue infiniment, beaucoup ou moins qu’il ne semble, ne possède qu’un intérêt secondaire. Une question essentielle doit être posée : celle de savoir si les remèdes actuels apportés, ici et là, à la crise économique sont suffisants pour éviter une crise sociale majeure. A n’utiliser, comme on le fait actuellement, que certains des remèdes Keynésiens (déficit budgétaire, baisse des taux d’intérêt, nationalisations partielles ou totales…) en s’interdisant de m’être en cause les inégalités de revenus et de fortunes, devrait les rendre beaucoup moins efficaces que les plus compétents de nos pompiers économiques actuels le pensent ou l’espèrent. Au contraire même si l’instinct de sécurité, la peur qui croit avec la richesse envahit les détenteurs de fortune et de revenus les plus élevés (le dernier 1 %, allons jusqu’à 5 % de la population) et si ces individus et les organisations qui assurent leurs patrimoines thésaurisent plus encore –sans parler des entrepreneurs à court de crédits- manifestant la reconnaissance d’un des paradoxes de la Belle Epoque en France –beaucoup de moyens financiers pour faire la fête et un taux d’investissement nul. Si tel est le cas, la déflation sera au rendez-vous nonobstant les déficits publics massifs. On aurait alors, au mieux, une belle stagdéflation, une merveille pour les rentiers.
Il faut donc absolument se souvenir que la redistribution des revenus était l’un des moyens essentiels de la politique Keynésienne, inspiré à cet égard par l’arithmétique simple. La demande de biens et de services ne peut s’accroître que si on prend à ceux dont la propension à épargner est élevée pour le distribuer à ceux pour lesquels cette propension est nulle, sinon négative. Faute d’effectuer ce transfert, l’injection des déficits publics n’aura que des effets très limités sur l’emploi et la croissance. Que l’on se souvienne de l’échec à court terme de la politique du New Deal à laquelle on se référent, aujourd’hui, sans souligner son échec à court terme par défaut d’un déficit public suffisant pour réanimer la demande. La prudence de Roosevelt valut au Parti Démocrate de perdre les élections de 1938. Et que l’on n’oublie pas que seules les dépenses publiques de la seconde guerre mondiale redonnèrent à l’économie américaine –et au capitalisme- son gros siamois, une vigueur, éternelle, jusqu’à aujourd’hui. Entre la dépense publique et la redistribution des revenus en faveur des catégories sociales à faible propension à épargner, il existe une relation d’entraînement des plus positives, à ne pas négliger, sur laquelle il convient, au contraire, de jouer.
Redistribuer est-ce possible aujourd’hui ?
Si cette redistribution des revenus est une nécessité pour limiter les déficits publics à hauteur gérable, l’interrogation sur ses modalités demeure et ne reçoit guère de réponse optimiste. La mondialisation, à son niveau actuel, a réduit considérablement l’usage de cet élément important sinon central d’une solution Keynésienne à la crise économique et sociale, en particulier, dans les nations développées. Point besoin d’un dessin pour décrire les effets inévitables d’une politique fiscale taxant fortement (60 % au moins) les revenus élevés (seuil différent selon les pays) et détaxant à peu près complètement tous les autres. La mondialisation financière, sans même évoquer les paradis fiscaux, permet une circulation des capitaux et des patrimoines (hors immobilier) telle que tout dollar, euro ou yen se réfugièrent immédiatement là où il trouverait meilleur traitement fiscal.
Cette invulnérabilité des fortunes financières à des politiques nationales de redistribution des revenus est, sans doute, l’une des amputations les plus invalidantes des politiques publiques nationales, presque autant que la perte des monnaies nationales pour certains pays. Les grandes fortunes privées dont la croissance, cette dernière décennie, a été fantastiques, 2.000 M de $ à tout le moins, sont devenues intouchables. Les vieux murs d’argent se sont évanouis dans une nature mondiale hospitalière, espèce de nouveau tourisme où les paradis sont prometteurs de réjouissances enfin tranquilles –ne fut-ce de celles qui tiennent à l’évaluation quotidienne, au moment où l’on s’endort, de son patrimoine.
On comprend l’insistance actuelle des gouvernements sur la nécessité de « traiter » avec ces paradis fiscaux dont certains (le Luxembourg) sont des amis, voisins et alliés très proches. Mais une lettre seulement différencie Junker et Bunker. Il est à parier que d’interminables discussions diplomatiques ne viendront pas à bout de ces paradis, soit qu’ils résistent opiniâtrement, soit qu’ils se délocalisent –eux aussi- soit qu’ils passent dans la clandestinité.
Les gouvernements des Nations totalement mondialisées dans le domaine financier –soit les pays Européens à monnaie unique (les USA, l’UK ayant gardé leur monnaie mais s’étant ouvert aux mouvements de capitaux et la Chine comme de nombreux pays asiatiques ayant conservé leur contrôle des changes et une politique monétaire d’Etat et non de Banque Centrale) sont désormais face à une situation délicate : (1) ou bien les déficits budgétaires et publics massifs auront raison de la dépression menaçante et ils s’en tireront avec une récession passagère, sans troubles sociaux d’envergure, (2) ou bien ils seront prudents (comme Roosevelt) et, bien que « dynamique », l’inégalité actuelle des revenus, à l’intérieur des territoires nationaux et dans le Monde, empêchera les déficits –même massifs- d’éviter une dépression qui prendra la forme d’une stagnation de longue durée à la Japonaise, sauf que la population de certains pays occidentaux le supportera moins bien que les nippons.
La marge de manœuvre des gouvernements occidentaux est très limitée. Une politique fiscale de redistribution qui toucherait la Rente, n’est guère praticable, même par surprise, étant donné le vieillissement des populations occidentales qui aurait lentement mais sûrement l’importance relative des électeurs « moins jeunes ». Il faudrait une très sérieuse dépression pour qu’elle soit acceptée. A moins que le signal nous vienne –comme celui de la Mondialisation- des USA. Pour l’heure, l’ancien Président va retrouver son Ranch entouré de ses Texans très enrichis. Au nouveau souhaitons bonne chance et bien du plaisir.

